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L'Acropole d'Athènes : témoignages au fil du temps

Pèlerinages, prières et autres visites

Dès leur construction, les bâtiments rêvés par Périclès et Phidias suscitent l’admiration et font d’Athènes un lieu de visite incontournable.

 Antiquité

Héracleidès le Crétois, « touriste » de la fin du IIIe siècle av. JC. (cité par R. Etienne)

Au premier regard, un étranger pourrait difficilement croire que c’est là la fameuse cité des Athéniens ; mais très vite il le croirait volontiers, tant c’est là que se trouve ce qu’il y a de plus beau sur la terre : un théâtre qui mérite d’être mentionné – il est grand et admirable ; un somptueux sanctuaire d’Athéna, qui se voit de loin et qui mérite d’être vu – c’est le célèbre Parthénon, qui surplombe le théâtre et fait grande impression sur ceux qui le contemplent.

Plutarque, Vie de Périclès, XII-XIII, traduction D. Ricard, 1830 (début IIe ap)

 Mais ce qui flatta le plus Athènes, ce qui contribua davantage à son embellissement, ce qui surtout étonna tous les autres peuples, et atteste seul la vérité de tout ce qu’on a dit sur la puissance de la Grèce et sur son ancienne splendeur, c’est la magnificence des édifices publics dont Périclès décora cette ville. (…) Aussi ce qui rend plus admirables les édifices de Périclès, c’est qu'achevés en si peu de temps, ils aient eu une si longue durée. Chacun de ces ouvrages était à peine fini, qu'il avait déjà, par sa beauté, le caractère de l'antique ; cependant aujourd'hui ils ont toute la fraîcheur, tout l'éclat de la jeunesse: tant y brille cette fleur de nouveauté qui les garantit des impressions du temps ! Il semble qu'ils aient en eux-mêmes un esprit et une âme qui les rajeunissent sans cesse et les empêchent de vieillir.

On peut retrouver le texte intégral de la Vie de Périclès sur le site de l'UCL, en grec, et en français.  

Au XVIIe apparaît le goût pour les antiquités grecques.

Nointel (ambassadeur de France à Constantinople de 1670 à 1679)

Personne n'a eu autant de moyens que j'en ai rencontrés de bien examiner toutes ces richesses de l'art et l'on peut dire d'icelles qui se voient dans le château autour du temple de Minerve qu'elles surmontent ce qu'il y a de plus beau dans les reliefs et les statues de Rome.

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Le XIXe siècle voit s’affirmer le goût pour les ruines classiques.

Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811

Chateaubriand est l’archétype du voyageur romantique, et l’un des premiers à admirer la « blancheur » des ruines…

La première chose qui vous frappe dans les monuments d'Athènes, c'est la belle couleur de ces monuments. Dans nos climats, sous une atmosphère chargée de fumée et de pluie, la pierre du blanc le plus pur devient bientôt noire ou verdâtre. Le ciel clair et le soleil brillant de la Grèce répandent seulement sur le marbre de Paros du Pentélique une teinte dorée semblable à celle des épis mûrs ou des feuilles en automne. (...)

Il faut maintenant se figurer tout cet espace tantôt nu et couvert d'une bruyère jaune, tantôt coupé par des bouquets d'oliviers, par des carrés d'orge, par des sillons de vignes ; il faut se représenter des fûts de colonnes et des bouts de ruines anciennes et modernes, sortant du milieu de ces cultures ; des murs blanchis et des clôtures de jardins traversant les champs ; il faut répandre dans la campagne des Albanaises qui tirent de l'eau ou qui lavent à des puits les robes des Turcs ; des paysans qui vont et viennent, conduisant des ânes, ou portant sur leur dos des provisions à la ville ; il faut supposer toutes ces montagnes dont les noms sont si beaux, toutes ces ruines si célèbres, toutes ces îles, toutes ces mers non moins fameuses, éclairées d'une lumière éclatante. J'ai vu, du haut de l'Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette : les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher ; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief. Au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière ; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu.

On peut consulter le texte de Chateaubriand sur le site Gallica de la BNF

Byron, Le pèlerinage du Chevalier Harold, chant II, XV, 1812

Tout le chant II est une déploration des saccages faits par Elgin sur l’Acropole.

Froid est le cœur qui te regarde, ô belle Grèce,

sans se sentir comme un amant sur les cendres de l'aimée ;

insensible est l'œil qui ne saurait pleurer de voir

tes murs dégradés, tes sanctuaires croulants enlevés

par des mains britanniques, pour qui il eût mieux valu

veiller sur ces restes, qui jamais ne seront restaurés.

Maudite soit l'heure où ils s'aventurèrent loin de leur île,

où ils ensanglantèrent une fois de plus ton sein malheureux,

et emportèrent tes dieux rebelles vers des cieux nordiques abhorrés.

(Traduction  R. Martin, éd. Aubier-Montaigne, Paris, 1949. )

Voir la version originale sur www.geocities.com/~bblair/chp2.htm

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Lamartine, Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, 1832-1833

Tout se tait devant l'impression incomparable du Parthénon, ce temple des temples bâti par Setinus, ordonné par Périclès, décoré par Phidias; — type unique et exclusif du beau, dans les arts de l'architecture et de la sculpture; — espèce de révélation divine de la beauté idéale reçue un jour par le peuple, artiste par excellence, et transmise par lui à la postérité en blocs de marbre impérissable, et en sculptures qui vivront à jamais.

Laborde, Athènes aux XVe, XVIe, XVIIe siècles, 1854

Laborde, conservateur du Louvre, s'exprime à propos de l'explosion de 1687 et des dégâts causés par Elgin.

Nous déplorerons à jamais qu'un monument construit avec une perfection qui défiait depuis deux mille ans l'injure du temps et la barbarie des hommes ait été détruit par l'Europe chrétienne.

Renan, Prière sur l'Acropole, 1899

Quand je vis l'acropole, j'eus la révélation du divin, comme je l'avais eue la première fois que je sentis vivre l'évangile, en apercevant la vallée du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me parut barbare. (...) Il y a eu un peuple d'aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos raffinés les aperçoivent à peine. Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beauté des propylées et la supériorité des sculptures du Parthénon. Cette révélation de la grandeur vraie et simple m'atteignit jusqu'au fond de l'être. Tout ce que j'avais connu jusque-là me sembla l'effort maladroit d'un art jésuitique, un rococo composé de pompe niaise, de charlatanisme et de caricature.

C'est principalement sur l'acropole que ces sentiments m'assiégeaient.

Les modernes manifestent plus de réalisme.

Jacques Lacarrière, Promenades dans la Grèce antique, éd. Hachette, 1978.

En introduction à des extraits de Pausanias, Lacarrière prend ses distances avec les extases des voyageurs du XIXe siècle.

A lire l'immense littérature que l'Acropole a inspirée depuis des siècles, on peut se demander sur quoi repose au juste un pareil engouement. Il n'en reste aujourd'hui que des vestiges si mutilés qu'ils sont à coup sûr impuissants à restituer l'image exacte de ce qu'elle fut au temps de sa splendeur. Mais cette mutilation permet justement de rêver. Entre les Propylées, le Parthénon et l'Érechthéion, l'Acropole présente de nos jours un grand vide où le ciel et le roc bleuté sont les seuls compagnons du visiteur. Les couleurs elles-mêmes se sont effacées sur les temples : le bariolage des frises et des frontons a fait place à un blanc patiné, légèrement doré. Tout s'est délavé avec les siècles, mais aussi purifié. Car je doute que les laudateurs de l'Acropole eussent conservé le même enthousiasme s'ils l'avaient vue telle qu'elle était réellement. Le Rocher Sacré est de nos jours un squelette de pierre et de marbre, blanchi par les sables du temps comme les ossements du désert. Combien de textes, de poèmes, de prosopopées, de prières reposent-ils sur cette image édulcorée : une blancheur trompeuse, un espace fait de vides là où voisinaient sanctuaires, autels, statues et ex-voto, une grande échappée vers un horizon dérobé jadis à la vue par l'effigie géante d'Athéna Promachos !

Takis Théodoropoulos, Nous sommes tous gréco-latins, éd. Flammarion, 2005

L'ensemble du passage, p. 52 à 68, est à lire. Le romancier et essayiste contemporain T. Theodoropoulos jette un regard iconoclaste sur le Parthénon, «cadavre exquis», «créature édentée», désertée par «l’harmonie et le nombre d’or, piliers d'une beauté esthétique trop rigide à notre goût».

(...) Il s'agit plutôt de méditer sur la perspective ouverte par sa coexistence absurde avec la ville moderne qui l'entoure. Interroger la présence du Parthénon dans l'Athènes d'aujourd'hui ne signifie pas seulement interroger le témoin d'un temps définitivement révolu. S'il a survécu à tout cela, ce n'est pas comme un vestige anthropologique, un outil bizarre, un objet cultuel. S'il continue à attirer le regard, c'est qu'il libère une énergie active, c'est qu'il impose sa propre perspective.