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L'Antiquité revisitée par Jacques Attali

Dans Une brève Histoire de l’avenir (Fayard, 2006), Jacques Attali entend raconter l’histoire des cinquante prochaines années. Pour cela, il entreprend au préalable de « raconter à grands traits l’histoire du passé » pour dégager la « structure de l’Histoire permettant de prévoir l’organisation des décennies à venir ». En effet « ce récit permet de dégager des lois de l’Histoire, à partir de faits en apparence parfois infimes, anodins. Ces lois sont essentielles à comprendre : elles seront encore à l’œuvre dans l’avenir et permettent d’en prédire le cours. »

Avant de raconter l’Histoire, l’auteur présente la première des premières lois qu’il a observées : « Trois pouvoirs ont toujours coexisté : le religieux, qui fixe le temps des prières, rythme la vie agricole et détermine l’accès à la vie future ; le militaire, qui organise la chasse, la défense et la conquête ; le marchand qui produit, finance et commercialise les fruits du travail. » (p. 25) « On peut alors raconter l’histoire de l’humanité comme la succession de trois grands ordres politiques : l’Ordre rituel, où l’autorité est essentiellement religieuse ; l’Ordre impérial, où le pouvoir est avant tout militaire ; l’Ordre marchand, où le groupe dominant est celui qui contrôle l’économie. L’idéal du premier est théologique ; celui du second, territorial ; celui du troisième, individualiste. » (p. 25). On retrouve dans cette tripartition le schéma de la trifonctionnalité indo-européenne mis en lumière et analysé autrefois par Georges Dumézil, schéma auquel Jacques Attali fait référence implicitement en invoquant à l’appui de sa démonstration la triade Jupiter-Mars-Quirinus. Toutefois, on note une différence de taille : la troisième fonction, celle de la production, dans laquelle on range d’habitude en priorité les cultivateurs et les artisans, devient une fonction marchande, où la finance et le commerce semblent prendre le pas sur la production ; la nécessité de s’alimenter pour une société semble renvoyée à l’Ordre rituel (qui « rythme la vie agricole ») et l’Ordre impérial (en charge de la chasse). Dans la même logique, Quirinus, un dieu pourtant agricole, est promu dieu de l’argent (p. 26)

Dans ces conditions, il est tout à fait normal que le deuxième chapitre s’intitule « Une brève histoire du capitalisme » (p. 47) puisqu’il s’agit de montrer l’émergence du troisième Ordre, l’Ordre marchand, et d’en trouver les prémisses dès l’Antiquité. Le cadre chronologique est posé p. 47 : « Douze siècles avant notre ère, sur les rives de la Méditerranée, dans les interstices des empires, s’esquissent les premiers marchés et les premières démocraties. Ils formeront, deux mille ans plus tard, l’Ordre marchand. »

Dans ce chapitre nous nous intéresserons à l’Antiquité et à la section qui commence p. 49, intitulée « L’idéal judéo-grec : le neuf et le beau », et dans cette section, examinons particulièrement ce qui concerne le monde grec et le monde romain, laissant aux spécialistes de l’Inde, de la Chine, du monde biblique le soin d’examiner ce qu’ils connaissent.

D’emblée, on peut dire que la présentation que fait J. Attali de l’Antiquité mérite de nombreuses précisions.

Les erreurs

Le XIIe av

Le XIIe siècle de J. Attali : ce serait une période d’expansion commerciale. « Philosophes, interprètes, marins, médecins, artistes et marchands (grecs, phéniciens et juifs, mais aussi mongols, indiens et perses) développent alors des circuits de commerce entre tous les empires de l’Eurasie. » (p. 50) On ne s’attardera pas sur le fait que la philosophie n’apparaît qu’au VIe siècle et que la fonction des philosophes n’a jamais été de développer des circuits de commerce. En revanche, le phénomène historique majeur qui a lieu au début de cette période en Méditerranée orientale, c’est bien au contraire l’interruption des circuits commerciaux (qui existent bien avant le XIIIe siècle), pour des raisons qui font toujours débat, en liaison avec la chute du monde palatial mycénien, de l’empire hittite, la destruction d’Ougarit, etc. Ce n’est que très progressivement que l’activité commerciale reprend, sous l’impulsion des Phéniciens.

Les Phéniciens, justement : « Un siècle plus tard, vers 1200 avant notre ère, les Phéniciens fondent Tyr, Sidon, Utique, Carthage, Gadès (Cadix). » (p. 50) En réalité : Tyr existe depuis environ 2700 av. J.C. et connaît un essor stratégique et commercial dès le XVe av. ; Sidon, la plus ancienne cité phénicienne, devient capitale du royaume cananéen vers le XVe av, et exerce une sorte d’hégémonie commerciale au XIIIe siècle avant d’être supplantée au siècle suivant ; Carthage est fondée en 814 av. ; Gadès et Utique auraient été fondées vers 1100 av. (mais les témoignages archéologiques ne remontent pas avant 800).

Toujours à la même époque, « dans le Péloponnèse, deux autres peuples venus d’Asie centrale (les Doriens et les Ioniens) développent quelques villes, dont Sparte – ville agricole employant beaucoup d’esclaves étrangers – et Athènes –petit port de commerce entièrement tourné vers le large. Les Spartiates, paysans et sédentaires, deviennent une nation militaire par peur de leurs propres esclaves, tandis que les Athéniens, marchands, lettrés, marins, se dotent d’une formidable flotte pour se défendre contre leurs voisins. Au même moment, selon la légende, Troie disparaît sous les coups des Mycéniens, c’est-à-dire des Crétois : première guerre entre l’Europe et l’Asie. » (p. 50)

Les Spartiates, « paysans et sédentaires » puis « nation militaire » sont probablement là à titre de repoussoir, puisqu’ils semblent hostiles à l’Ordre marchand. Précisons que leurs esclaves, si par là Jacques Attali pense aux hilotes, ne sont pas étrangers, ils étaient même sans doute présents bien avant l’arrivée des Spartiates ; quant à la transformation de ces derniers en nation militaire, elle est bien plus récente (VIIIe siècle).

L’assimilation des Crétois aux Mycéniens manifeste une méconnaissance totale : les Crétois sont une population non indo-européenne qui a connu une grande puissance dans le monde égéen dans la première moitié du IIe millénaire av., et ils ont été soumis par les Mycéniens vers 1450, date à partir laquelle ils n’ont plus d’influence en mer Égée.

Athènes et la Macédoine

Jacques Attali refait autant la géographie que l’histoire. Athènes n’est bien sûr pas dans le Péloponnèse ! D’autre part elle devient un centre important du monde grec seulement à partir du VIIIe siècle ; elle existe bien avant 1200, mais au XIIe siècle elle est plutôt en phase de déclin par rapport à ce qu’elle était deux siècles plus tôt. De plus c’est beaucoup plus tard qu’Athènes deviendra une cité marchande, maritime et lettrée (personne n’est lettré en Grèce au XIIe siècle, du moins on n’en a aucune preuve matérielle !) Mais ce n’est pas tout, changeons de millénaire, sur les traces du capitalisme :

« Peu après, les marchands d’Athènes font valoir leurs droits contre les propriétaires des campagnes environnantes ; ils inventent, pour leur seul bénéfice, les rudiments de ce qui deviendra la démocratie et la monnaie. » (p. 51) Précisons que nous sommes « peu après » 931 av, dernière date mentionnée, et avant 850, date apparaissant quelques lignes plus loin. C’est donc vers le début du IXe siècle que de tels changements auraient eu lieu à Athènes. En réalité, les conflits sociaux apparaissent postérieurement, et la classe marchande ne se développe qu’à partir du VIe siècle. On ne peut rien dire non plus sur les rudiments de la démocratie à cette époque, le concept n’existant pas et les rudiments en question n’étant pas attestés par l’archéologie (en l’absence de tout document écrit). Enfin la monnaie ne va pas être inventée à Athènes. Ses « rudiments » grecs, sous forme de broches métalliques, les oboles, n’ont pas leur apparition dans une cité spécifique, mais on attribue au tyran d’Argos Pheidon l’initiative d’avoir fixé exactement les poids et mesures. La monnaie elle-même, sous forme de pièces métalliques, est créée à la fin du VIIe siècle dans le royaume de Lydie, en Asie Mineure, qui disposait d’immenses richesses grâce au fleuve métallifère bien connu, le Pactole (ici, aucun rapport avec la démocratie, mais un lien évident avec la maîtrise d’une ressource naturelle, dans le cadre d’un état centralisé). Les premiers grecs à adopter et faire prospérer la monnaie, au point d’imposer leur étalon dans une partie du monde hellénique, sont les Éginètes, grands commerçants et adversaires des Athéniens.

Gardons l’œil sur Athènes au cours des siècles suivants. Si Jacques Attali crédite Solon de la première constitution démocratique en 594, il passe sous silence la période tyrannique du VIe siècle, ignore le rôle de Clisthène à la fin du même siècle (et le vrai moment de la création de la démocratie athénienne), ne se rend pas compte qu’Athènes s’enrichit au début du Ve siècle par la découverte de mines d’argent sur son territoire et se dote subséquemment d’une flotte de guerre qui lui permettra à ce moment-là seulement de s’assurer une maîtrise militaire et marchande en mer Égée. Mais l’Histoire selon Jacques Attali nous réserve des surprises de taille. Qu’on en juge :

« En 444, Périclès, chef incontesté d’Athènes, fait de la métropole hellénique une grande puissance militaire, économique et culturelle ; pendant vingt ans s’y épanouissent la sculpture, la poésie, le théâtre, la philosophie et l’idéal démocratique – jusqu’à ce que, en 420, une guerre absurde contre Sparte conduise à la victoire d’un voisin occidental, Philippe, roi des Macédoniens.

Leçon universelle : quand une superpuissance est attaquée par un rival, c’est souvent un tiers qui l’emporte. Autre leçon encore : le vainqueur fait souvent sienne la culture du vaincu. Autre leçon enfin : le pouvoir sur le monde continue de se déplacer vers l’ouest, même si les principales richesses restent encore à l’est.

Aussi, après que Philippe a pris le contrôle du Péloponnèse (et pendant que Platon met en forme la pensée de Socrate), son fils Alexandre, élève d’Aristote, ne convoite que l’Inde, qu’il atteint en 327. Il en repart deux ans plus tard pour mourir, en 323, dans la capitale perse. » (p. 55)

La « guerre absurde » contre Sparte, voulue par Périclès, commence 331 et se termine en 404, par la victoire de Sparte, et non de Philippe de Macédoine pour la bonne raison que celui-ci n’était pas encore né à cette époque. On a ici une erreur chronologique et historique monumentale. On peut admettre qu’un non spécialiste dont les études secondaires sont lointaines fasse des erreurs sur l’âge du Bronze final ou le haut archaïsme grec ; mais avec de telles confusions sur l’époque classique, il aurait dû voir son manuscrit refusé par son éditeur qui aurait dû le renvoyer à ses chères études. La même chronologie confuse continue avec Alexandre, qui était certes précoce, mais pas au point de partir en campagne à l’époque de Platon, mort en 347 tandis qu’Alexandre est né en 356 et monte sur le trône en 336. Il faut dire que la géographie continue à subir de sérieuses révisions. La Macédoine n’est pas voisine du Péloponnèse (où, rappelons-le, J. Attali situe Athènes) ; même avec la meilleure volonté du monde, on ne peut que la situer au nord !

Les « leçons » à tirer de tout cela ? L’idée qu’un tiers l’emporte en cas de conflit entre deux superpuissances n’est pas vérifiée pour la guerre entre Athènes et Sparte. Quant à Philippe de Macédoine, au siècle suivant (il n’est inutile d’insister là-dessus), il passera son temps à guerroyer contre ses voisins avant de s’imposer militairement contre Athènes en 338. Le mouvement vers l’ouest du « pouvoir sur le monde » n’est pas valable non plus. D’abord Athènes n’a jamais eu le pouvoir sur le monde, Sparte non plus. Ce sont des cités-états qui ont exercé pendant une courte période une hégémonie purement régionale. Le terme de « métropole hellénique » demanderait d’ailleurs à être défini précisément, n’ayant pas le même sens dans l’Antiquité et de nos jours. La notion de « pouvoir sur le monde » s’appliquerait davantage à l’empire macédonien, mais justement cet empire ne s’est jamais intéressé à l’ouest. On voit les capitales successives du royaume se déplacer vers l’est (Vergina, Pella, Thessalonique). Quant à Alexandre, élève d’Aristote et non de Jacques Attali, il s’entête à vouloir conquérir l’Orient, attiré avant tout par l’empire perse (et ne convoite pas que l’Inde, mais tout ce qui est à conquérir). Alexandre meurt à Babylone, qui n’est pas une capitale perse. A sa mort, des royaumes se disputent la maîtrise du monde hellénistique, et tout cela déplace le centre vers l’est, non vers l’ouest.

Rome

Il y a bien une puissance occidentale, Rome, qui devrait mériter l’intérêt. On peut en connaître l’histoire en accéléré :

« À l’ouest, Rome devint l’héritière des Grecs sans les avoir vraiment combattus ; elle construit un nouvel empire, le premier dont le centre soit en Occident. Autour des mêmes valeurs judéo-grecques, qu’elle porte plus loin, Rome se pense comme une imitation d’Athènes en plus grandiose, jusque dans son panthéon religieux et son système politique. Ayant tiré les leçons de la défaite d’Athènes devant les Macédoniens, et des siennes propres contre les Gaulois de Brennus, Rome se dote d’une très puissante armée de terre. La ville contrôle bientôt toute l’Europe occidentale, l’Afrique du Nord et la Méditerranée, poussant des pointes en Europe du Nord et dans les Balkans. En 170, Antiochos IV pille le temple de Jérusalem ; en 125, la Gaule du Sud devient romaine. La pax romana est à son apogée quand, en 44 av J.-C., un général, Julius César, revenu triomphant du nord de la Gaule, met à genoux le Sénat de la République, y fait admettre des représentants des peuples vaincus, tente de se faire proclamer empereur et poursuit ses rivaux jusqu’en Égypte, d’où il revient pour se faire assassiner. En 27 av. J.-C., son successeur, Octave, devient César Auguste, premier empereur. Soucieux d’éviter toute révolte aux frontières, ses successeurs matent la révolte égyptienne et font taire tous les dissidents dont, en 30, un rabbi de Jérusalem nommé Jésus, puis d’autres juifs révoltés, avant de détruire Jérusalem en 70 et d’y massacrer une fois de plus tous les juifs. Le christianisme est né. » (p. 56-57)

Devant un tel tourbillon, on doit reprendre les choses calmement. Rome n’a pas réellement les yeux braqués sur Athènes, déjà défaite depuis longtemps quand Rome s’intéresse à l’orient méditerranéen, et ce n’est certainement pas son système politique qu’elle va imiter (par exemple la démocratie directe), le sien étant bien différent. Qui plus est, la cité de Romulus n’a pas eu besoin d’étudier les peuples orientaux pour se doter d’une armée de terre. La leçon que Rome va tirer de l’extension de sa puissance, c’est plutôt qu’elle doit se doter aussi d’une flotte de guerre. L’expression pax romana, traditionnellement, est en vigueur pour parler de la période qui commence avec le règne d’Auguste, en 27 av, mais ne saurait être valable pour l’époque de César, période de déchaînement des guerres civiles. César, justement, certes célèbre pour sa remarquable rapidité, n’a quand même pas pu accomplir en 44 tous les actes dont J. Attali le crédite, puisqu’il est assassiné au milieu du mois de mars 44 (il est donc revenu de Gaule en 51 av ; il n’a jamais tenté de se faire nommer empereur, le concept n’existant pas, il a tenté d’établir la monarchie à son profit, sur le modèle oriental, avec le résultat que l’on sait). Quant à la « révolte égyptienne », non datée, elle laisse perplexe : s’agit-il des événements conduisant à la mort de Cléopâtre ? Dans ce cas il ne s’agit pas d’une révolte, mais d’une guerre de conquête d’un état étranger par les hommes d’Octave-Auguste. Il n’y aura pas de révolte en Égypte au siècle suivant.

Accélérons l’histoire à notre tour pour nous situer plus tard dans le récit express de J. Attali : « En 313 (…) Maxence, pour tenter de reconquérir l’appui du peuple et des nobles, accorde la liberté du culte aux chrétiens, de plus en plus nombreux » (p. 59). Maxence a été tué en 312 lors de la bataille du pont Milvius, il n’a donc pu accorder la liberté de culte l’année suivante, et c’est bien entendu son vainqueur et successeur Constantin qui l’a fait.

Les oublis

Ce tableau du capitalisme naissant oublie étrangement de nombreux peuples, y compris marchands, et attirés vers l’ouest : les Étrusques n’existent pas ; le formidable mouvement de colonisation des Grecs vers l’ouest (Italie du sud, Sicile…) à l’époque archaïque est ignoré. Corinthe, la grande cité commerçante grecque, métropole de nombreuses colonies occidentales, est passée sous silence. La Mésopotamie n’est jamais mentionnée comme lieu essentiel d’échanges commerciaux (et pourtant, on vient de le prouver, elle a continué à commercer avec l’Inde, même à l’époque de l’apogée de l’empire romain), l’Égypte non plus.

Les royaumes hellénistiques sont rapidement évacués comme décadents à peine créés, « splendeur durablement languissante » (p. 56) ce qui empêche Jacques Attali de traiter le rôle capital joué par Alexandrie dans les échanges commerciaux, mais aussi intellectuels, durant les siècles suivants.

Plus surprenant est le cas des Phéniciens : après le XIIe siècle, quand va commencer leur plus grande prospérité, ils sont complètement escamotés, alors qu’ils étaient présentés comme un des trois peuples novateurs avec les Grecs et les Juifs. Pourquoi ? Plus étrange, Carthage, colonie phénicienne, la grande métropole marchande de l’occident méditerranéen, n’est pas mentionnée. On craint d’en comprendre les raisons : 1) Carthage n’est pas réputée pour ses institutions démocratiques, inséparables de l’Ordre marchand selon Jacques Attali ; 2) Elle se fait battre par les Romains, peuple de soldats et de laboureurs, attaché à des traditions conservatrices anti-marchandes, représentées notamment par Caton l’Ancien, adversaire acharné de Carthage, preuve que la montée en puissance de l’Ordre marchand n’est pas irrésistible (et preuve que la leçon universelle « quand une superpuissance est attaquée par un rival, c’est souvent un tiers qui l’emporte » est toujours fausse en ce qui concerne les Romains).

On en vient à penser qu’on est devant un tissu d’erreurs, d’approximations, de contre-vérités. La « synthèse brillante » complaisamment vantée par certains critiques n’est qu’une histoire réinventée ayant pour seul but de « prouver » les « lois universelles » que l’auteur prétend voir à l’œuvre.

Les principes

On a déjà remarqué avec étonnement la réduction de la troisième fonction indoeuropéenne à son aspect purement marchand. J. Attali semble oublier que les gens échangent non pour le plaisir d’échanger et de se montrer progressistes, mais parce qu’ils ont besoin d’acquérir des denrées qui leur manquent et qu’ils les échangent contre celles qu’ils possèdent en surplus. Il y a d’abord un travail d’exploitation des ressources et de fabrication. Les routes commerciales du IIe millénaire av. JC (et bien avant l’an 1300, date à laquelle J. Attali fait naître l’ordre marchand), terrestres et maritimes, vont ainsi très loin dans toutes les directions, pour faire circuler les métaux précieux, les épices, l’ivoire, mais surtout le cuivre et l’étain indispensables à la fabrication du bronze ; ce dernier permet à des aristocraties guerrières de se forger des armes, absolument pas dans l’intention de préserver la vie humaine, bien entendu ; quant à l’être humain, né ou réduit en esclavage, il est une « denrée » commerciale comme les autres.

Par ailleurs, on ne manquera de s’interroger sur la pertinence d’expressions comme « l’idéal judéo-grec », mentionné, rappelons-le, dès 1300 av. JC., comme commun à trois peuples, les Juifs, les Phéniciens (oubliés dans la formule finale) et les Grecs. Pour que cette formule ait du sens, il faudrait d’abord qu’il y ait de réels points communs entre les idéaux de ces peuples. Or quels points communs entre l’idéologie et monothéiste des Juifs, et le polythéisme grec ? Quelle « attente d’un Sauveur » chez les Grecs ? Quels points communs entre un monde théocratique et un monde fondé sur le développement critique de la raison ? Pour qu’un idéal commun se manifeste, il faudrait d’ailleurs que l’occasion d’une rencontre, voire d’une fusion ait eu lieu. La seule occasion possible se situe bien tardivement dans les royaumes hellénistiques, en particulier à Alexandrie, c’est-à-dire des lieux que Jacques Attali a totalement ignorés. Tout compte fait, que reste –t-il de valide dans cet « idéal judéo-grec » ? Que les gens préfèrent être riches que pauvres, ce qui n’est peut-être pas une nouveauté même à cette époque, ni une spécialité d’une aire géographique précise.

Venons-en à la thèse essentielle, l’affirmation forcenée du lien entre ordre marchand, liberté, progrès et démocratie : « l’essentiel du mouvement de l’Histoire se joue, dès ce moment, ailleurs : dans la naissance d’un ordre individualiste, érigeant les droits de l’homme en idéal absolu. » (p. 48) ; « il installe le marché et la démocratie, la démocratie de marché. Il fait naître, malgré mille soubresauts (qui bouchent encore à beaucoup la perspective), l’Ordre marchand. Il fait triompher un idéal de la liberté pour chaque homme, en tout cas pour les mieux préparés à la conquérir. » (p. 48) « Pour ces trois peuples [Juifs, Phéniciens, Grecs], la vie humaine passe avant toute chose ; pour eux, tout homme est égal de l’autre (à l’exception des esclaves et des « métèques ») ; la pauvreté est une malédiction ; le monde est à domestiquer, à améliorer, à bâtir, en attendant qu’un Sauveur vienne en changer les lois. Pour la première fois, l’avenir humain terrestre est pensé comme pouvant – comme devant – être meilleur que le passé. Pour la première fois, l’enrichissement matériel est envisagé comme une façon de se rapprocher du ou des dieux. » (p. 49-50) D’abord, comment connaître « l’idéal » des peuples de cette époque (il s’agit du XIIIe av) et la façon dont ils « pensent » l’avenir humain terrestre ? Nous n’avons aucun texte phénicien de cette époque ayant une portée philosophique ou métaphysique, et pour le monde grec non plus : les tablettes mycéniennes nous fournissent des inventaires dus à une bureaucratie tatillonne au service d’une aristocratie guerrière dominant un monde très hiérarchisé pour lequel on aurait du mal à considérer que « la vie humaine passe avant toute chose » ou que « tout homme est égal de l’autre. » D’autre part, il est facile de parler du respect de la vie humaine, une fois que l’on a relégué les esclaves dans une parenthèse, alors que l’esclavage est le fondement de toutes les économies antiques.

C’est apparemment cette thèse qui conduit J. Attali à survaloriser Athènes (en lui attribuant dès le IIe millénaire des innovations postérieures de plusieurs siècles) et à négliger tous les états marchands mais pas démocratiques de l’Antiquité. Du coup, il ne sait pas quoi faire du christianisme :

« Le christianisme gagne alors un nombre croissant d’adeptes dans l’Empire romain, par la seule force de sa philosophie. Il aurait pu conduire à ce moment à un recul de l’Ordre marchand, de la liberté, et de l’individualisme au profit de la fraternité, de l’égalité, de la non-violence, de la frugalité et de l’humilité ; mais il n’en sera rien. Leçon pour l’avenir : une doctrine religieuse, si influente soit-elle, ne réussit pas à ralentir la marche de la liberté individuelle. De fait, aucune force, jusqu’à aujourd’hui, ni religieuse ni laïque, n’a réussi à la freiner durablement. » (p.58) Ainsi, une doctrine qui prône l’égalité est considérée comme hostile au progrès et à la liberté, et mentionnée seulement pour ce qu’elle n’a pas obtenu. Et voilà le Christ chassé du Temple de l’Ordre marchand !

En méprisant l’égalité au profit de la seule liberté, Jacques Attali cherche-t-il à nous faire oublier que le capitalisme, c’est aussi l’exploitation de l’homme par l’homme ? Que signifie cet hymne au commerce, à l’affairisme, au libéralisme effréné ?

Conclusion

La vision que Jacques Attali nous présente de l’Antiquité est non seulement partielle, partiale, elle est franchement fausse. On ne peut dire qu’il viole l’histoire pour lui faire de beaux enfants : il la torture stérilement sur le lit de Procuste de ses présupposés en espérant lui faire avouer ce qu’il a envie d’entendre. À partir de ce discours arraché au forceps, il prétend, tel un bateleur de foire, « dégager des lois de l’Histoire, à partir de faits en apparence parfois infimes, anodins. Ces lois sont essentielles à comprendre : elles seront encore à l’œuvre dans l’avenir et permettent d’en prédire le cours. » (p. 27)

En réalité, J. Attali s’inscrit dans une longue lignée de penseurs qui ont prétendu, parfois avec talent mais avec une remarquable constance dans l’erreur, tirer les leçons de l’histoire pour en prévoir l’avenir ou la fin. Mais n’est pas Condorcet ou Hegel qui veut. Qui plus est, peut-on faire confiance à quelqu’un dont la vision de l’histoire est aussi controuvée ? A quelqu’un qui se révèle incapable, pour prendre seulement ces exemples-là, de penser aussi bien le christianisme que l’empire romain (la seule « pensée » suscitée par la chute de l’empire romain est « L’empire romain d’Occident disparaît. Pour la première fois, un empire est vaincu sans qu’un autre lui succède. Ce ne sera pas la dernière») ?

On nous dira que l’intérêt de l’auteur et de ses lecteurs se porte plutôt sur les périodes ultérieures, quand le capitalisme existe bel et bien. Mais une méthode sérieuse devrait être valable pour toutes les époques, et de prémisses fausses, il est difficile de tirer des conclusions justes…

Leçon pour l’histoire : vérifier sa documentation avant d’écrire (la simple consultation d’encyclopédies en ligne aurait évité bien des erreurs).

Question purement rhétorique : faut-il faire confiance à Jacques Attali pour libéraliser la croissance française ?

© Philalithia

Première mise en ligne : 4 mars 2008