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Cinéma

L'Antiquité au cinéma

La Grèce antique à Hollywood

Stephen Moss, dans le du 16/03/2007, propose une revue sous forme de dictionnaire des clichés hollywoodiens. Nous ne résistons pas au plaisir de traduire (laborieusement) quelques extraits, mais renvoyons les internautes lisant l'anglais à la version intégrale ! The Guardian.

Première mise en ligne : 27/03/2007

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300 réalisateur Zack Snyder (mars 2007) d'après la BD de Frank Miller

On peut dire d'emblée que le film est assez fidèle, non pas à la vérité historique, mais à la BD dont il s'inspire. Mais aux images dessinées s'ajoutent bien sûr le mouvement et le son. Alors quoi de neuf ? On sait que le parti pris fut de faire tourner les acteurs devant un fond neutre, et que le décor (et une bonne partie des figurants) est entièrement en images de synthèse. Le résultat est un film virtuel qui n'a pas l'impact des dessins de Frank Miller. Il est trop évident que les acteurs s'agitent devant du vide et semblent davantage participer à un jeu vidéo géant que risquer leur vie pour sauver la patrie. Pourquoi le réalisateur fait-il arriver au galop un monstrueux rhinocéros et de gigantesques éléphants, pour les faire disparaître aussitôt sans leur donner la moindre chance d'exister (il aurait eu de vrais animaux, il se serait sans doute efforcé de leur faire faire quelque chose d'utile au scénario, histoire de rentabiliser son investissement !) Bref, l'élément humain semble largement négligé au profit des effets spéciaux les plus virtuels, à tel point qu'on a l'impression d'être devant une production très chiche en moyens, ou victime d'une grève des figurants. Ainsi le cri de guerre des Grecs, un cri moyennement fédérateur ("ahou, ahou, ahou") est poussé avec la conviction épique d'une poignée d'acteurs bressoniens qui auraient marché sur le même oursin.

Du côté plastique, pas de déception quant à la prestation de nos quelques Spartiates ; ils ont fait un stage de mise à niveau intensif pour se faire de remarquables pectoraux et une appétissante tablette de chocolat abdominale : beaux comme l'antique ! Et comme sur les marbres antiques, nos guerriers combattent sans cuirasse ; ils sont de plus filmés au ralenti, nous laissant le temps d'admirer de belles poses dignes de celles qui figurent sur les métopes et frises classiques et hellénistiques. Aura-t-on la perversité de regretter la présence de slips peu marmoréens ? La BD nous montrait le plus souvent une nudité voilée par quelques effets d'ombre. Il est vrai que le passage à l'image animée implique le respect de certaines bienséances. Les parents peuvent donc être rassurés, leurs enfants de plus de douze ans admis dans les salles ne verront pas de malséants testicules, car le film ne contient rien qui puisse offenser leur virginale sensibilité puisqu'il n'y a que des jets de sang giclant dans tous les sens, des têtes coupées qui volent, des monceaux de cadavres et de squelettes, des femmes orientales lascives et dégénérées, des discours haineux et xénophobes. Pas de quoi s'inquiéter, donc.

Le film introduit quand même quelques variantes par rapport à sa source, car il réussit à être plus manichéen, par exemple en parlant encore moins des Athéniens (les vrais vainqueurs des guerres médiques, faut-il le rappeler?) Quant au rôle de la femme de Léonidas, il est un peu plus étoffé (pas sur le plan vestimentaire, soyez sans crainte), ce qui permet d'introduire une vision typiquement hollywoodienne de l'amour conjugal (qui aurait bien surpris les Spartiates de l'antiquité) et d'en remettre une couche sur la corruption de certains Spartiates ; on ne comprendra jamais comment une cité si corrompue a des mœurs si austères et produit de tels héros, mais le but du film n'est évidemment pas de donner une clef de compréhension à l'histoire.

Un retentissement international

Grâce à une campagne de promotion habilement ficelée depuis plusieurs mois (tout le monde a déjà pu voir sur Internet un court extrait montrant Léonidas-Gerald Butler envoyant un émissaire perse au fond d'un puits d'un coup de pied dans le torse en beuglant "this is Sparta") et à la mondialisation, on a des échos de toute la planète. En Grèce (où le film a fait l'objet d'une avant-première à Sparte) les records d'audience sont battus et le film est descendu par la critique, comme en France ("this is merda" selon Libération).

Aux USA, le Los Angeles Times a étudié la réception du film chez les Marines de Camp Pendleton, qui sont totalement en phase avec l'idéologie spartiate et voient dans le film un parallèle avec leur combat en Irak (ce qui prouve que la comparaison avec la politique de Bush ne sort pas de l'esprit tordu de quelques intellectuels de gauche qui aiment se faire des nœuds au cerveau). Les Marines ont retrouvé l'esprit de leur entraînement, par exemple quand Léonidas dit à son fils que "plus on transpire à l'entraînement, moins on saigne au combat". Un ancien de la bataille de Fallouja a reconnu "à chaque seconde" le code d'honneur des Marines dans celui des Spartiates (suggestion : et si c'était l'idéologie des Marines qui avait inspiré le réalisateur de 300, et non les Spartiates qui étaient des précurseurs des Marines ?)

Quant aux Iraniens, et bien ils ne sont pas contents du tout de l'image qui est donnée d'eux et ne trouvent pas cette poupée dégénérée de Xerxès à leur goût. Étonnant, non ? Il est vrai que les orientaux de Znack Snyder sont un ramassis de tous les aliens qui traînent dans les BD et le cinéma. Pourtant, Xerxès est plus subtil qu'il n'y paraît : il réussit à brocarder les historiens grecs, alors que le fondateur de l'histoire, Hérodote, est à peine né au moment des faits ; visionnaire, n'est-ce pas?

C'est donc à vous, amis iraniens, que ces lignes s'adressent maintenant.

1) Nous vous rappelons que Xerxès, à l'époque des faits, a pénétré dans les eaux territoriales grecques, et ne s'est jamais présenté à la télévision grecque pour s'excuser auprès du peuple hellène. Et n'allez pas dire qu'à l'époque il n'y avait ni GPS, ni télévision, ce serait petit et mesquin, ni que l'intéressé est mort depuis longtemps, votre actuel président peut très bien faire le travail à sa place.

2) Vous soupçonnez les Américains de préparer une prochaine invasion de l'Iran en vous faisant passer pour des méchants, mais vous semblez ignorer que dans le monde factice d'Hollywood, les valeurs et la chronologie ne sont pas celles de l'histoire : ainsi l'orient a déjà été envahi par Alexandre en 2005 (voir ci-dessous).

3) Dans le rôle du méchant absolu, vous ne faites que succéder aux Indiens, aux Soviétiques, aux dinosaures, aux Martiens, à Saddam Hussein, à Ben Laden. Que ne prîtes-vous à l'époque la défense des susmentionnés, tout le monde serait prêt à vous plaindre aujourd'hui !

4) Du calme, chers amis, ce n'est que du cinéma, vous n'allez quand même pas vous laisser impressionner par un nanar où quelques individus body-buildés s'excitent devant des images de synthèse, si ?

5) Et si vous contre-attaquiez sur le terrain de l'intelligence et du talent ? Là, Hollywood vous ouvre un boulevard nettement plus large que le défilé des Thermopyles. Vous avez une cinématographie très riche, maintes fois reconnue par la critique internationale, vous êtes capables de faire des films de qualité sans effets spéciaux et avec des êtres humains, qui éprouvent des sentiments délicats et non stéréotypés, alors qu'attendez-vous ?

Avec Gerard Butler, Lena Headey, David Wenham.

Première mise en ligne : 31/03/2007

Voir aussi la critique d'Eugen Borza sur freerepublic.com, Spartans Overwhelmed at Thermopylai again, le point de vue d'un canadien qui a vu le film à Sofia, www.armees.com/

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Alexandre (un film d'Oliver Stone, 2005)

La vie d'Alexandre semble offrir un bel enjeu au cinéaste : elle est riche en événements dramatiques, symboliques et spectaculaires, permet de traverser de grands espaces géographiques et culturels, les sources antiques fournissent des faits précis, datés au jour près, des indications psychologiques et une variété de personnages secondaires hauts en couleur. Mais de plus le foisonnement d'événements impose des choix artistiques et les connaissances que nous avons laissent suffisamment d'incertitudes permettant à la fiction de combler honnêtement des vides ou de proposer un sens (on connaît par exemple le déroulement de l'agonie d'Alexandre, mais pas la cause exacte de sa mort). Comment Oliver Stone s'est-il emparé du matériau offert par l'histoire pour bâtir son film ?

Les choix artistiques

Il fallait tout d'abord définir un regard : ce sera celui de Ptolémée, compagnon d'Alexandre devenu roi d'Égypte, qui raconte, ou plutôt dicte à ses scribes, l'histoire d'Alexandre 40 ans après sa mort. Idée intéressante, mais pas approfondie dans toutes ses possibilités : Ptolémée est un vieillard fatigué qui évoque un monde disparu, alors qu'il eût été instructif de voir comment en Égypte, il a initié pour plusieurs siècles une expérience de métissage culturel rendue possible par l'aventure d'Alexandre.

Par ailleurs, le film restitue la dimension épique de l'aventure, avec une nécessaire simplification pour faire tenir la narration dans le cadre de 2 h 50 et éviter les épisodes répétitifs. Les grandes étapes de la conquête sont condensées en deux batailles, celle de Gaugamèles et celle contre Poros aux confins de l'Inde. La bataille de Gaugamèles (331 av. JC) est le moment de bravoure du film. La stratégie est d'abord expliquée par Alexandre à ses généraux à l'aide figurines, puis mise en œuvre grandeur nature avec maestria. La bataille contre Poros (326 av. JC) est la bataille de trop, la plus sanglante, celle où le cheval Bucéphale est tué. Cette fois, loin du désir de reconstitution historique, Oliver Stone crée un épisode irréel (le nom de l'adversaire n'est même pas mentionné) où l'on se bat étrangement dans la jungle contre des ennemis mystérieux montés sur des éléphants ; les perceptions visuelles et sonores d'Alexandre blessé donnent à la scène une dimension onirique.

On devra se passer en revanche de la prise de Persépolis, de celle de Suse, des victoires de l'Issos et du Granique, du nœud gordien, etc. Le réalisateur a voulu laisser sa place à la dimension psychologique et aux relations entre les personnages. Il s'est d'abord intéressé à l'enfance d'Alexandre et à ce qui a forgé sa personnalité en particulier un couple parental infernal, très réussi, de nature à envoyer n'importe quel individu passer des décennies sur le divan d'un psychanalyste. Comme la psychanalyse n'existait pas, notre héros n'a d'autre choix que de fuir l'image maternelle jusqu'au bout du monde (au sens propre), ...pour y épouser un succédané de cette même figure maternelle. De crainte que le spectateur ne comprenne pas bien, le réalisateur fait rejouer à son personnage la scène primitive parentale lors de sa nuit de noces (l'épisode le plus grotesque du film). La psychologie se traduit aussi en termes mythologiques : Olympias, la mère, appartient à une dynastie qui prétend descendre d'Achille, Philippe, le père revendique comme ancêtre Héraclès, deux modèles qui vont marquer le destin de l'enfant puis du jeune homme. S'y ajoutent Dionysos et Prométhée, qui viennent surcharger un peu le schéma. Mais Oliver Stone s'attache également à mettre en lumière le rêve d'un surdoué visionnaire mal compris de ses compagnons qui ne voient pas qu'ils sont en train de changer la face du monde. Comme les compagnons en question sont inséparables depuis l'enfance, de la progression de l'armée macédonienne on a l'image d'une équipée de copains allant de beuveries en attendrissantes amours homosexuelles, avec un intéressant panel de robes de chambre, capes de chambre, ponchos de chambre... Au moins, on sait qu'un empire ne se bâtit pas forcément dans l'ennui et l'austérité !

On regrettera par ailleurs un flash-back qui casse un peu le rythme du film après la mort de Clitos pour nous ramener à l'assassinat de Philippe et la musique grandiloquente d'un Vangélis peu inspiré. Cela dit, le film est relativement bien interprété, Colin Farrell dans le rôle titre tire son épingle du jeu même s'il n'a pas le charisme que l'on pourrait supposer au personnage qu'il incarne. On peut certes faire la fine bouche sur l'orthodoxie archéologique des tenues portées par Angelina Jolie, sur l'aspect plâtreux des statues exposées lors de l'assassinat de Philippe, et surtout se demander pourquoi Aristote enseigne au milieu de colonnes brisées comme si le site venait de subir un séisme (un jour il faudra que l'on comprenne que les Grecs ne construisaient pas des ruines, mais des bâtiments qui tenaient debout et servaient même à quelque chose). Mais O. Stone évite de tomber dans les effets kitsch qui semblent la fatalité du péplum. On lui en saura gré, même si le film n'est pas une grande leçon de cinéma.

Est-ce pour autant une leçon d'histoire ? Qu'est-ce que le film a à nous dire sur le passé ? Et sur le présent ?

Une vision du passé

Oliver Stone a travaillé en étroite liaison avec un historien (Robin Lane Fox), on nous l'a fait suffisamment savoir, et le tandem s'est plongé avec délices dans la reconstitution de l'armée macédonienne. Les objets utilisés (vases à boire, couronnes, etc.) s'inspirent des originaux trouvés dans les fouilles archéologiques. Bien soignée également, la reconstitution de Babylone. Si l'on accepte les modifications dues aux choix artistiques, on peut dire qu'on a vu bien pire dans le genre des films inspirés par l'histoire, du moins pour le volet « macédonien ». Les spécialistes pointeront certes quelques incongruités : on s'amuse à retrouver sur les murs du palais d'Alexandrie les mosaïques des sols des maisons privées de Pella, à voir déjà la silhouette du Phare qui ne fut construit que par le successeur de Ptolémée, à relever le caractère très archaïque des fresques murales du palais de Pella qui ne date que du IVe siècle (Eugene N. Borza de l'Université de Pennsylvanie a fait un relevé minutieux d'erreurs et approximations ; son relevé n'épargne rien, même pas la forme de la cicatrice à l'œil de Philippe II ; voir le compte-rendu). Quelques grincheux mécontents du casting hollywoodien regrettent que le héros soit incarné par un Irlandais aux cheveux trop blondis et Roxane par une actrice noire, et d'autres ont l'air de découvrir que la sexualité dans l'antiquité n'était pas une affaire de genre. Il nous semble plus intéressant de voir en quoi le film est aussi un document historique sur le XXIe siècle.

Une lecture du présent

Le réalisateur de JFK, de Platoon, de Né un quatre juillet, marque sa préférence pour les grands empires. Les cités grecques sont vite évacuées de l'histoire, présentées comme corrompues par l'or perse (NDLR : et l'or macédonien ?) jusqu'à ce que Philippe vienne mettre de l'ordre dans tout ça. Alexandre, dans le film, se croit obligé de justifier auprès de ses troupes la conquête de l'Orient (dans l'antiquité c'était bien simple, on prétendait qu'il fallait une réponse aux attaques des guerres médiques lancées par les Perses contre la Grèce, mais on vient de voir que plus personne ne s'intéresse aux Grecs) : il faut venger sur Darius la mort de Philippe (mais Philippe projetait déjà l'expédition avant sa mort, et le film fait plus que suggérer le rôle coupable d'Olympias dans l'assassinat de son mari...) et apporter la liberté aux peuples soumis de l'Orient. Doit-on conclure que quand des hommes libres conquièrent les terres des peuples soumis à d'autres, ils leurs apportent de facto la liberté ? Qui plus est de ces peuples orientaux, on voit surtout des figures lascives et silencieuses, et le spectateur a aussi peu de chances d'en comprendre quelque chose que les généraux d'Alexandre. Par ailleurs, l'empire perse comportait plusieurs grandes cités, et la capitale était Persépolis, dont on ne voit pas la prise, tandis que le film nous montre l'entrée des Macédoniens à Babylone. Certes, encore une sélection rendue nécessaire par les besoin du scénario, mais l'on se prend à faire des rapprochements : des conquérants, dirigés par un chef qui veut venger le mal fait à son père, viennent de l'ouest apporter « la liberté » à des peuples tyrannisés qui ne leur ont rien demandé ; il est plus important de prendre Babylone que Persépolis. Et voilà comment les Américains sont (pour l'instant) en Irak plutôt qu'en Iran... De plus les princesses afghanes de l'antiquité ne portaient aucune tenue se rapprochant d'un tchador ! Le film contribue à conforter les Américains d'aujourd'hui dans leur vision stéréotypée de l'Orient.

Avec Colin Farrell, Angelina Jolie, Anthony Hopkins, Val Kilmer, Jared Leto, Rosario Dawson, Christopher Plummer.

Première mise en ligne : février 2005

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Troy (réalisateur : Wolfgang Petersen, mai 2004)

Depuis Gladiator, le péplum, genre jugé souvent plutôt kitsch et daté, a été renouvelé et revient dans l’actualité cinématographique. Le héros d’aujourd’hui, c’est Achille. Troy renoue à sa façon avec la tradition du péplum qui met en valeur quelques biceps avantageux. Brad Pitt est body buildé plus subtilement, à la mode XXIe siècle plutôt que milieu XXe, qui plus est ses mèches blondes et son regard bleu sont impeccables, et la caméra ne se lasse pas de mettre en valeur ses poses charismatiques. D’ailleurs, qui trouverait à redire au jeu d’un acteur qui a poussé la conscience professionnelle jusqu’à se blesser au tendon d’Achille pendant le tournage ? D’un péplum on attend aussi le grand spectacle : on l’a, avec l’arrivée de la flotte achéenne, l’inévitable cheval, la prise et l’incendie de Troie (dans un péplum qui a les moyens, il faut nécessairement fracasser et brûler le décor à la fin, pour montrer que c’est un péplum qui a les moyens).

Références culturelles

Nous ne relèverons pas toutes les libertés prises avec l’histoire, la géographie, l’archéologie, d’abord parce qu’il faudrait y consacrer plus de 24 chants, ensuite parce que les lois du genre obéissent à des impératifs bien différents. Les proportions architecturales sont nécessairement gigantesques, et tant pour la taille que pour les formes, l’Égypte fournit un stock inépuisable de références. De même, on ne dira jamais assez la dette que le cinéma doit aux restaurations d’Evans à Cnossos. Du côté des statues, il faut aussi aller voir vers la Grèce, tous styles confondus (dédalique du VIIe siècle, archaïque du VIe, classique), sans parler du style « Colosse de Rhodes » en hommage à Sergio Leone. L’âge du bronze n’est pas dépourvu de références culturelles qui transcendent les époques et les civilisations : l’épée de Troie rappelle Excalibur ; Achille est à mi-chemin entre le samouraï et le lonesome cow-boy. On peut suivre également la mode vestimentaire du guerrier égéen. Quand le combat devient vraiment dangereux, il est de bon ton d’enlever son casque et de jeter son bouclier. La cuirasse se porte courte mais élégante, de façon à laisser parfois visibles quelques centimètres de peau à hauteur du ventre. Le guerrier en voyage sur mer ou à l’entraînement porte une longue jupe en lin et un boléro très seyant de même matière.

Réécriture

Par ailleurs, Troy est le rewriting d’un script ébauché il y a 2700 ans. Bien sûr, il fallait dépoussiérer tout ça. Là non plus, on ne protestera pas au nom du respect de l’œuvre. Au contraire, on s’amusera à observer le travail de recomposition, et à voir réapparaître allusivement tel ou tel motif dans un contexte totalement nouveau : c’est le cas pour la peste, par exemple. On se prend même à se dire que c’est comme cela que les aèdes d’autrefois retravaillaient le matériau historique. Cela dit, quelques retouches ont des conséquences majeures sur le scénario final.

Dieux

Premier changement, les dieux se dispensent d’intervenir constamment dans les affaires humaines. Et on se rend compte qu’ils étaient bien utiles dans l’Iliade pour ménager « les scènes à faire » et empêcher certains de s’affronter avant l’heure. Résultat, le réalisateur est obligé d’envoyer ad patres des guerriers qui auraient bien mérité de survivre un peu plus longtemps pour alimenter les sujets de tragédies des siècles à venir.

Bons et méchants

Autre difficulté posée au scénariste. Chez Homère, les hommes ne sont ni entièrement bons, ni entièrement mauvais, ils sont humains, tout simplement. Chez Wolfgang Petersen, presque tout le monde est beau, svelte et gentil : gentil, Achille, qui tue mais qui dit qu’il ne faut pas aimer cela ; gentil, Pâris qui a fait une grosse bêtise, mais qui aime vraiment son insipide et gentille Hélène ; gentille, la belle-famille (d’ailleurs réduite au minimum) avec la gentille Hélène… Le problème, c’est qu’il y a une guerre et des morts. Il faut donc trouver un méchant laid et ventripotent pour assumer toute la méchanceté du monde. Et voici le roi barbu qui s’avance, Agamemnon. A sa première apparition, on se dit qu’il va enfin apporter un peu de second degré et d’ironie au film. Las, il devient vite si caricatural qu’on a envie de suggérer à la CIA qu’il cache des armes de destruction massive dans la citerne de sa citadelle.

Guerre éclair

Troisième nouveauté, l’accélération de l’histoire. Après les préalables (enlèvement d’Hélène, recrutement de l’armée) les hostilités en elles-mêmes se déroulent à peu près selon le calendrier suivant :

D-Day : le débarquement ; grâce au soldat Pitt, les Grecs s’emparent de Troy Beach ; ensuite notre héros pille un improbable temple d’Apollon, où il trouvera Briséis ; il est confronté à Hector mais préfère attendre qu’il y ait plus de monde pour les voir se battre ; le soir même, Agamemnon lui enlève Briséis.

D+1 : Achille s’est retiré sous sa tente et veut rentrer chez lui ; duel Pâris/Ménélas (dont nous ne donnerons pas l’issue), mêlée générale ; les Troyens repoussent les Grecs.

D+2 : dans la nuit, les Troyens ont attaqué le camp grec et commencé à l’incendier. Achille intervient avec ses Myrmidons et est tué par Hector… Mais non, ce n’était pas Achille, mais Patrocle ayant revêtu les armes d’Achille, à l’insu de tous. Et là, curieusement, tout le monde décide que c’est assez pour aujourd’hui et les Troyens rentrent à la maison.

D+3 : Achille vient provoquer Hector devant les murs de Troie. Le duel a lieu, Hector est tué, son cadavre attaché derrière le char de son vainqueur. Le soir Priam vient le supplier avec succès de lui rendre le corps. Une trêve de douze jours (hommage lointain à la chronologie homérique) est conclue entre Achille et lui, mais Agamemnon n’a pas l’intention de la respecter.

Ensuite, Ulysse en voyant un soldat sculpter un petit jouet en forme de cheval a une idée lumineuse, et on connaît la suite…

Cette remarquable concision permet malheureusement de ménager du temps pour des épisodes débordants de sentiments. Là où Homère condense en une seule rencontre l’essentiel de ce qu’il y a à dire de la relation entre Hector et Andromaque, Wolfgang Petersen multiplie les scènes. Quant à Briséis, elle devient une bonne sœur à la vocation de casque bleu. Ce n’est pas bien que les Grecs fassent la guerre aux Troyens ; ce n’est pas bien qu’ils se disputent entre eux ; on la sent prête à militer pour l’évacuation de l’Irak, mais personne ne la prendrait au sérieux. Elle va quand même jusqu’à jeter le doute dans l’esprit d’Achille. Certes, il va jusqu’au bout de son destin, mais peut-être en se demandant à quoi bon. C’est peut-être aussi ce que se demande le spectateur à la sortie du cinéma.

Effets imprévus

Un résultat positif quand même : les salles du Musée archéologique d'Istanbul consacrées à Troie, fermées depuis 1995 faute de moyens pour les entretenir, ont été rouvertes au moment de la sortie mondiale du film.

Dommage collatéral : de naïfs candidats au baccalauréat (L'Iliade est au programme de grec ancien) croient pouvoir raconter ce qui se passe dans l'œuvre en s'appuyant sur le film. Voilà qui risque de faire plus de dégâts que dix ans de guerre !

Un film de Wolfgang Petersen, avec Brad Pitt (Achille), Eric Bana (Hector), Sean Bean (Ulysse), Orlando Bloom (Pâris), Diane Kruger (Hélène), Brian Cox (Agamemnon), Brendan Gleeson (Ménélas), Peter O'Toole (Priam)

Première mise en ligne : juin 2004

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Gladiator : réalisateur Ridley Scott (juin 2000)

Genre très stéréotypé et facilement jugé ringard, le péplum trouve un regain d’intérêt avec le film de Ridley Scott. Certes, on trouve les recettes éprouvées, en particulier l’inévitable personnage du gladiateur dont dépend le sort du monde romain, avec bien sûr les jeux du cirque, l’empereur décadent et pervers. De plus, la production ne s’en cache pas, le scénario est la copie fidèle de celui de la Chute de l’Empire Romain d’Anthony Mann (1963).

Alors, quoi de neuf ?

La réalisation : la bataille initiale dans les forêts de Germanie est magistrale, les combats de gladiateurs sont calculés au millimètre.

L’interprétation : l’itinéraire de Maximus évoque le parcours inverse de celui de Spartacus décrit par les historiens romains, qui de "gladiator" devient "imperator" ; Maximus général des armées romaines, qui suscite l’admiration spontanée de ses hommes, est mis en parallèle par un montage analogue avec Maximus gladiateur qui est considéré aussi comme un général par ses camarades. Russel Crowe (Maximus) dans le rôle du général-gladiateur a un jeu tout en finesse et en intériorité. On est loin des créatures surmusclées des péplums traditionnels. D’autre part, s’il est vrai qu’un film est réussi quand le méchant est réussi, Joaquin Phoenix (Commode) tire bien son épingle du jeu en fils mal aimé devenu parricide et tyrannique. Connie Nielsen (Lucilla) est nettement moins godiche que les personnages féminins des péplums-types.

Les victimes du film

La langue latine : on entend deux mots en latin au début du film, Roma victor (exclamation des soldats romains), alors que l’on attendrait Roma victrix, au féminin.

L’histoire romaine : Marc-Aurèle, mort de la peste au cours d’une campagne militaire, n’a pas été assassiné par son fils Commode, mais fit de lui son héritier. Les spectateurs de la V.O. sous-titrée en français ont eu la surprise d’apprendre que la mort de Marc-Aurèle était datée de 180 AVANT JC ! On voit par ailleurs des sénateurs intriguer pour rétablir la république, ce qui était peut-être plausible encore du temps de Néron, mais ne l’est plus en 180 ap. JC. Qui plus est, nos sénateurs proclament sans vergogne qu’à l’origine, Rome était une république. Où sont passés les 7 rois primitifs de Rome ? Bref, le film se présente comme une interprétation très moderne de l’histoire antique : les républicains sont des politiciens magouilleurs et peu convaincants, tandis que le militaire Maximus incarne la vertu et l’amour du bien public. Est-ce un signe de la méfiance des contemporains envers le politique? Par ailleurs, on veut nous faire comprendre que le héros est attaché à sa femme et à son enfant, mais on ne peut décemment montrer un homme de l’Antiquité se promenant avec des photos, d’où l’idée de le montrer porteur de petites statuettes représentant ses proches, vagues échos des dieux lares familiaux. C’est peu vraisemblable, surtout quand on sait qu’il a été assommé, dépouillé, ligoté… mais très efficace pour que le public moyen s’identifie à ce bon père et bon mari. Quoi qu’on fasse, alors que l’on croit naïvement faire revivre le passé ("Nous n'avions aucunement l'intention de tourner un documentaire archéologique, mais nous tenions à restituer fidèlement l'esprit du temps. J'ai disposé pour cela d'une excellente équipe qui s'est documentée et rendue sur place. Ils ont accompli un travail extraordinaire : on respire l'ambiance de la ville, de l'arène, on se sent transporté à l'époque romaine" a déclaré Ridley Scott) on finit toujours par être satisfait de sa fidélité à l’esprit du temps quand on a seulement ramené le passé à soi.

Quelques surprises inattendues

On dit qu’on voit un technicien en jeans, une bouteille de gaz, etc. Pour cela on peut scruter le film image par image, ou se rendre sur le site erreurs de films

Un film de Ridley Scott, avec Russel Crowe (Maximus), Richard Harris (Marc-Aurèle), Connie Nielsen (Lucilla), Joaquin Phoenix (Commode), Oliver Reed (Proximo).

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