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La Macédoine

Qui sont les Macédoniens ? Qu’est-ce que la Macédoine ? Pourquoi ce nom suscite-t-il autant de réactions passionnées ? Archéologie d’un mot qui a reçu plusieurs acceptions au fil des temps.

| Une entité géographique | La Macédoine dans l'antiquité | La Macédoine dans l'empire byzantin  | La Macédoine dans l'empire ottoman | Les guerres balkaniques | D'une guerre mondiale à l'autre | La Macédoine dans la Yougoslavie de Tito | L'indépendance de l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine | Pour conclure | Bibliographie et liens |

Une entité géographique

carte de la Macédoine

La Macédoine peut d’abord se définir comme une entité géographique. C’est un ensemble de plaines et vallées, d’une superficie approximative de 66000 km², appartenant au bassin de l’Égée descendant vers le golfe de Salonique (dit aussi golfe Thermaïque), arrosées par les fleuves Aliakmon, Vardar (Axios en grec) et Struma (ou Strymon). Cette région est limitée à l’ouest par la chaîne du Pinde, le lac d’Ohrid (limite avec l’Albanie), au nord par les chaînes montagneuses de la Sar-Planina qui la sépare du Kosovo et de la Cerna Gora, au nord-est par la chaîne du Pirin, à l’est par le fleuve Strymon, au sud–est par le Mer Égée et au sud par l’Olympe. Le nom est attesté pour la première par Hésiode qui mentionne un Makédon parmi les fils de Zeus.

Cette région a été partagée par le traité de Bucarest (10 août 1913) entre 3 états : la Grèce au sud (on parle alors de "Macédoine égéenne") qui a reçu 51,38 % du territoire, la Bulgarie à l’est ("Macédoine du Pirin", 10,1 % du territoire), la Serbie au nord-ouest ("Macédoine du Vardar", 38,4 % du territoire) ; la portion de territoire attribuée à la Serbie a ensuite été intégrée avec la Serbie dans la Yougoslavie, et a pris son indépendance en novembre 1991 ; la nouvelle république, qui a voulu s’appeler Macédoine, a provoqué des réactions négatives de ses voisins, et depuis 1993, elle est reconnue à l’ONU sous le nom de FYROM (Former Yougoslavian Republic Of Macedonia : Ancienne République Yougoslave de Macédoine ARYM en français).

La Macédoine dans l’antiquité

La présence humaine est attestée dès le paléolithique. Entre 2500 et 2000 av. JC arrivent des populations indo-européennes.

Au cours du Ier millénaire se constitue dans la plaine de Bottie le royaume de Macédoine qui va donner naissance à Alexandre le Grand. Vers 700 av. JC, des bergers transhumants se sédentarisent et s’organisent en un royaume dont la capitale est Aigai (aujourd’hui Vergina). Quel peuple est à l’origine de la première entité politique portant le nom de Macédoine ? Il s’agissait d’une population hellénophone, parlant un dialecte proche du dorien et mêlé d’éléments empruntés aux autres substrats linguistiques présents dans la région. Dès le IVe siècle au moins les Macédoniens de l’aristocratie avaient adopté, parallèlement à leur dialecte, l’ionien-attique parlé à Athènes.

Par leurs institutions et coutumes les Macédoniens se démarquent des autres Grecs, comme leurs voisins occidentaux de l’Épire, autre région marginale du monde hellénique. Leur organisation politique (des cités subordonnées à un pouvoir royal puissant) est différente de celle des Cités-États du sud de la Grèce où la royauté a été abolie très tôt ; la richesse du mobilier funéraire dès l’époque archaïque (masques et autres objets en or) renvoie aux traditions présentes chez les peuples voisins, thraces notamment. Ces coutumes, de même que l’ampleur des constructions, s’expliquent aussi par des moyens et une organisation que les autres cités grecques n’ont pas : les mines d’or, les forêts fournissant en abondance du bois de construction de grande taille, la centralisation politique impliquant la construction de vastes palais royaux.

Certains veulent voir dans les Macédoniens de l’antiquité une population illyrienne ou thrace. A cette fin, les découvertes archéologiques sont exploitées de façon passionnée et subjective. S’il est vrai que l’histoire de la Macédoine du haut archaïsme est mal connue, plusieurs éléments, outre la langue, suggèrent que les Macédoniens se distinguent nettement de ces autres peuples qu’ils ont toujours combattus et contre lesquels ils ont bâti et constamment défendu leur territoire ; dans sa conquête de l’orient, Alexandre emmène entre autres une cavalerie thrace, mais il s’agit de troupes auxiliaires nettement distinctes de la cavalerie macédonienne.

D’abord isolés, les Macédoniens vont progressivement s’impliquer de plus en plus dans le monde grec. A la fin du VIe siècle, le roi Amyntas est obligé de faire allégeance aux Perses, et son fils Alexandre Ier, bien que contraint  de laisser la grande armée traverser son territoire va apporter un soutien discret aux Grecs durant la 2nde guerre médique (480 av. JC). En récompense, il recevra le surnom de Philhellène, fera entériner par les autres cités grecques son ascendance mythique avec Héraclès, sera admis aux Jeux Olympiques, signe qu’il est reconnu comme grec. A partir de là, les échanges avec le reste de la Grèce vont se multiplier : de nombreuses offrandes sont faites par les Macédoniens dans les sanctuaires panhelléniques, et surtout beaucoup d’intellectuels et artistes (Pindare, Hérodote, Zeuxis, Euripide parmi bien d’autres) vont être accueillis à la cour royale d’Aigai puis à Pella, nouvelle capitale. L’intégration à la culture grecque a pour corollaire la participation aux querelles intestines des cités grecques. Des conflits vont être créés en raison du choc des impérialismes : tandis que le royaume étend ses frontières notamment à l’est, des cités comme Athènes installent des colonies ou se font des alliés dans le nord de l’Égée. Le règne de Philippe II (360-336) est marqué par des conquêtes militaires tous azimuts, y compris vers le sud, et des victoires diplomatiques (présence prépondérante dans l’amphictyonie gérant le sanctuaire panhellénique de Delphes) grâce auxquelles il va se poser en champion de l’hellénisme. Cette qualité lui est niée par ses adversaires politiques dans les cités opposées à son hégémonie, en particulier, et de façon éclatante, par l’orateur athénien Démosthène qui présente Philippe II comme un barbare (donc au sens premier quelqu’un qui n’est pas de langue grecque) assoiffé de vin. Si le penchant pour la boisson des rois de Macédoine est bien attesté par ailleurs, Philippe II, élevé en partie à Thèbes où il était otage, est sans doute loin d’être la brute épaisse que décrit Démosthène pour les besoins de sa cause ; l’accusation fait flèche de tout bois, et nier l’appartenance à l’hellénisme du roi d’une contrée excentrée du monde grec est de bonne guerre (Démosthène lui-même ne se fait-il pas traiter de Scythe par son adversaire Eschine ?) A la même époque un autre orateur athénien, Isocrate, rappelle complaisamment à Philippe II sa filiation mythique avec Héraclès pour l’inviter à unir les Grecs contre l’ennemi commun : l’empire perse. Ce sera bien le projet de Philippe qui, après avoir mis sous son autorité les cités grecques, se prépare à enrôler Macédoniens et Grecs dans une grande expédition militaire en Asie au moment où il est assassiné.

Son fils Alexandre III, dit Alexandre le Grand, réalisera son rêve. Non seulement on peut considérer Alexandre, élève d’Aristote, un disciple de Platon, comme un pur produit de la culture grecque, mais encore ses conquêtes vont répandre l’hellénisme en Égypte et dans tout l’Orient jusqu’aux limites de l’Inde.

Après la mort d’Alexandre en 323 commence une période trouble à la fin de laquelle son empire est divisé et c’est la dynastie des Antigonides qui règne sur la Macédoine, avec une nouvelle capitale, Thessalonique. Ce royaume hellénistique entrera en conflit avec la nouvelle puissance présente en Orient : Rome. En 168 av. JC le dernier roi, Persée, est vaincu par les Romains, la Macédoine est divisée en 4 districts puis, après une rébellion, en 146 elle devient une province romaine.

Une nouvelle entité administrative apparaît donc, la Macédoine province romaine, la Provincia Macedonia. Assez vite, elle aura des frontières différentes de celles du royaume antérieur, englobant l’Épire, la Thessalie, une partie de la Thrace et de l’Illyrie. La présence romaine y sera importante : passage de la via Egnatia qui favorise les échanges et fixe de nouvelles populations, fondation de forteresses et de cités telles Scupi (future Skopje). Lors de la partition de l’empire romain en 395 ap. JC, la province est rattachée à la partie orientale et appartiendra désormais à l’empire byzantin.

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La Macédoine dans l’empire byzantin

Pendant environ 10 siècles, la  Macédoine appartient à l’empire byzantin. Cette période va être marquée par l’arrivée massive des populations slaves dans les Balkans à la fin du VIe et au début du VIIe siècle ap. JC., ce qui va complètement transformer la répartition des populations. De ces groupes slaves vont émerger deux peuples à forte identité culturelle : les Serbes et les Bulgares, ces derniers largement présents en Macédoine. Ces Slaves vont être christianisés par deux frères, Cyrille et Méthode, venus de Thessalonique, qui, pour traduire les Évangiles en langue slave furent à l’origine de l’écriture cyrillique. Le pouvoir impérial va devoir composer avec ces nouvelles forces et s’opposer à des tentatives de sécession. On voit ainsi l’existence d’un empire bulgare de 681 à 971, puis un éphémère empire « macédonien » de 976 à 1018. Cet empire a sa capitale à Ohrid, s’étend sur une partie de l’Albanie, une partie du territoire bulgare, et englobe Thessalonique. L’empereur de Constantinople Basile II mettra fin de façon violente à cette sécession. Constatons qu’à Constantinople on ne fait pas la différence entre Bulgares et Macédoniens, puisque Basile II après sa victoire recevra le surnom de « Bulgaroctone », c’est-à-dire « le tueur de Bulgares ». Après cette époque, la Macédoine fut sous la dépendance de l’empire byzantin, brièvement des Francs au début du XIIIe siècle, des Serbes au XIVe siècle… Et elle tomba avec le reste de la péninsule balkanique sous la domination ottomane en 1430.

La Macédoine dans l’empire ottoman (1430-1912)

La situation de la région sous la domination ottomane n’est bien sûr pas différente de celle des autres régions soumises. Elle est partagée en 3 subdivisions administratives, des sandjaks. De nouvelles populations s’y installent : des Turcs venus d’Asie Mineure, des Juifs chassés d’Espagne par l’Inquisition. Signalons tout de suite que l’empire ottoman apparaît comme un extraordinaire conservatoire des différences culturelles : les populations sont recensées en fonction de leur religion, et sont sous la responsabilité administrative et judiciaire de dignitaires issus de leurs rangs ; des communautés peuvent ainsi se côtoyer durant des siècles sans jamais fusionner (imaginons qu’en France on puisse toujours distinguer par leur langue et leur religion les Gaulois, les Romains, et les Francs…)

Au XIXe siècle, l’empire ottoman est en pleine décadence. L’indépendance de la Grèce en 1831 (pour un territoire qui s’arrête alors au sud de la  Thessalie) donne des idées aux habitants des Balkans. La région de Thessalonique est en proie à une agitation constante, soutenue par le consulat de Grèce à Thessalonique. Pendant ce temps en 1860 l’église orthodoxe bulgare se détache du Patriarcat de Constantinople et devient un Exarchat reconnu officiellement par Istanbul, mais une partie des Bulgares vont demander à rester rattachés au Patriarcat, ce qui introduit une fracture religieuse parmi les chrétiens slaves de Macédoine. D’autres vont d’ailleurs demander à dépendre du Vatican, créant l’église uniate. Globalement, les Macédoniens sont considérés comme des Bulgares habitant la région de Macédoine, mais vers le milieu du XIXe siècle des écrivains font vœu de promouvoir une langue macédonienne, ce qui conduira au début du XXe siècle à une tentative pour unifier et codifier les différents dialectes slaves parlés en Macédoine.

1878 : la guerre russo-turque de 1877-78  a provoqué des soulèvements dans les Balkans ; tout cela conduira aux traités de San Stefano (mars 1878) et Berlin (juin 1878) qui rattachent la Thessalie au royaume de Grèce et consacrent l’indépendance de la Bulgarie. Mais la "grande Bulgarie" d’abord constituée, comprenant Macédoine et Thrace, est finalement divisée, tandis que Macédoine et Thrace restent dans l’empire ottoman. Les Bulgares considéreront toujours qu’ils ont été frustrés d’un territoire qui leur revenait de droit.

Dans la Macédoine encore sous le joug ottoman, la situation devint de plus en plus tendue, et les tendances à la rébellion furent soutenues tant du côté grec que du côté bulgare. Des résistants slaves fondèrent l’ORIM (Organisation Révolutionnaire Interne de Macédoine ; VRMO en version originale), soutenue par Sofia, dont les partisans (les comitadjis) se livrèrent à des actes de plus en plus radicaux. En 1903 une révolte fut réprimée de façon sanglante et les opinions publiques européennes furent choquées, tant par la violence des comitadjis que par celle de la répression. A cette époque, la Macédoine est connue sur le plan international comme une zone troublée où différentes populations se mélangent, d’où probablement le nom de macédoine donnée à des salades de fruits.

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Les guerres balkaniques (1912-1913)

En 1912-13, la première guerre balkanique chasse les Ottomans de presque toutes leurs dernières possessions européennes, mais ces régions vont vite devenir l’occasion d’une course de vitesse entre les vainqueurs, Grecs, Bulgares et Serbes. Les négociations pour la répartition des territoires aboutissent en 1913 à un nouveau conflit, des Grecs et Serbes contre la Bulgarie cette fois, qui conduit au partage déterminé par le traité de Bucarest et toujours en vigueur à quelques exceptions près.

Qu’en est-il de la population de la région, toutes zones confondues, en 1913 ? On y trouve des Slaves (Serbes et Bulgares, ou faut-il appeler ces derniers Slavo-Macédoniens ?), des Grecs, des Turcs, des Albanais, des Juifs, des Valaques (peuple parlant une langue romane appelée aroumain et présent de la Roumanie à l’Épire), des Tsiganes, etc. mais dans des proportions impossibles à évaluer objectivement.

D’une guerre mondiale à l’autre (1914-1945)

La période est marquée par le mécontentement des comitadjis de l’ORIM tout d’abord, qui multiplient les actions terroristes, contre la Serbie puis la Yougoslavie, constituée à partir de 1918 (ils ont participé à l’assassinat du roi Alexandre à Marseille en 1934), mais aussi en Bulgarie où ils sont tantôt utilisés tantôt pourchassés par le pouvoir. Les autres grands mécontents sont les Bulgares, qui vont s’allier à l’Allemagne durant les deux guerres mondiales et en profiter pour annexer les zones qui leur avaient échappé ; les défaites ne feront qu’affaiblir leurs positions. Un autre événement va modifier l’équilibre démographique : la guerre gréco-turque de 1922 a pour conséquence, via le traité de Lausanne de 1823, un échange des populations. De nombreux Turcs vont quitter le sol grec, surtout en Grèce du nord, tandis que 1,4 million de Grecs arrivent d’Asie Mineure, dont presque la moitié s’établit en Macédoine. Désormais, les Grecs y sont majoritaires. Par ailleurs l’occupation nazie va conduire à la disparition presque complète en Grèce et Yougoslavie d’une communauté vieille de plus de 5 siècles qui avait imprimé son caractère au décor urbain, la communauté juive.

Enfin, on constate dans les trois zones une tendance des gouvernements à homogénéiser la région dans le sens qui leur convient, soit en faisant partir plus ou moins volontairement ceux qui ne conviennent pas (les Slaves de Grèce, les Grecs de Bulgarie) pour installer à leur place ceux qui conviennent (des Serbes en Macédoine du Vardar, appelée à l’époque Serbie du sud), soit par des assimilations forcées, notamment avec l'obligation de changer de patronyme.

Toutes ces tragédies contribuent à entériner dans les faits le partage diplomatique de 1913.

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La Macédoine et la  Yougoslavie de Tito

Après la 2e guerre mondiale, la Yougoslavie se reconstitue en 1946 sous la forme d'une république populaire multinationale. La doctrine de Tito, nouvel homme fort du pays, est que la Yougoslavie sera forte si la Serbie est faible. Il met donc en place un système complexe (la constitution de la Fédération Yougoslave était la plus longue du monde) multipliant les occasions de renforcer les autres peuples slaves aux dépens des Serbes (et des non Slaves). Le nouvel État se compose de 6 républiques  (Serbie, Croatie, Slovénie, Monténégro, Bosnie-Herzégovine, Macédoine avec Skopje comme capitale) et de 2 provinces autonomes (Voïvodine et Kosovo) ; 6 nationalités sont reconnues : les Serbes, les Croates, les Slovènes, les Monténégrins, les Macédoniens, les Musulmans, et  2 minorités, les Albanais (présents essentiellement au Kosovo) et les Hongrois de Voïvodine. Les minorités n’ont pas exactement les mêmes droits que les nationalités. Les habitants ont donc à la fois la citoyenneté yougoslave et une nationalité serbe ou croate, par exemple. On ne saurait trop insister sur la nécessité de distinguer citoyenneté et nationalité dans cette région du monde (distinction qui résulte des pratiques de l’occupation ottomane). Parmi les nationalités reconnues, 2 nécessitent des explications. Celle des Musulmans (avec une majuscule, pour les distinguer des musulmans avec une minuscule, ceux qui sont de religion musulmane) dans laquelle vont se reconnaître les musulmans slaves mais dont seront exclus les Albanais, musulmans de religion mais pas slaves comme groupe ethnique. L’autre nationalité est bien sûr celle des Macédoniens, qui connaît pour la première fois une véritable reconnaissance politique officielle. Dans la foulée, la langue macédonienne, utilisant l’écriture cyrillique, va également être officialisée, des linguistes vont s’attacher à définir ses particularités et à la codifier en insistant sur les différences avec le bulgare. En outre, chacune des républiques peut comporter des représentants de différentes nationalités : par exemple en Bosnie-Herzégovine se trouvent à la fois des Musulmans, des Croates et des Serbes, en Macédoine il y a des Macédoniens, des Serbes, une forte minorité albanaise, etc. La création de la République de Macédoine provoque peu de réactions en Grèce, mais déclenche des manifestations hostiles en Bulgarie qui nie l’existence d’une nationalité macédonienne.

Ce système complexe est une véritable bombe à retardement qui va exploser après la disparition de Tito (en 1980) et l’effondrement du communisme. Comme la constitution le permettait d’ailleurs, certaines des Républiques vont proclamer leur indépendance en juillet 1991 : la Slovénie, la Croatie… Les Serbes n’admettent pas de voir se réduire la Yougoslavie, et vont revendiquer tous les territoires où il y a des Serbes, même peu nombreux, ce qui déclenche une guerre avec la Croatie, puis un conflit désastreux entre les différentes communautés présentes en Bosnie-Herzégovine ; pour renverser l’équilibre démographique en leur faveur, ils pratiquent sur une large échelle la « purification ethnique » (politique de destructions, de massacres et de viols systématiques). La situation va être de plus en plus délicate au Kosovo, territoire où les Albanais sont largement majoritaires (90% de la population), mais auquel les Serbes sont attachés pour des raisons historiques.

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L’indépendance de l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine

Peu désireuse d’être englobée dans une « grande Serbie » s’étendant vers le sud, la Macédoine proclame également son indépendance en septembre 1991. C’est la première fois qu’il existe un État indépendant portant ce nom. Or d’après sa constitution, la nationalité macédonienne est réservée aux Slaves macédoniens, à côté desquels les autres groupes ethniques (Albanais, Serbes, Tsiganes, Valaques, plus quelques Grecs dont certains communistes réfugiés là depuis la fin de la guerre civile grecque) ont un statut de minorité aux droits plus ou moins reconnus. Donc des habitants de la Macédoine se voient refuser le droit de revendiquer la nationalité macédonienne. Le nouvel État compte en 1993 2,1 millions d’habitants, dont les 2/3 de Slavo-Macédoniens, et au moins ¼ d’Albanais.

Sur le plan interne, la nouvelle république est en état de crise à cause tout particulièrement de la forte minorité albanaise, qui ne cesse de réclamer une reconnaissance complète de ses droits voire une forme d’autonomie. Par ailleurs le gouvernement, aux mains des Slavo-Macédoniens, doit tenir compte de la présence d’un parti extrémiste héritier de l’ORIM, très hostile aux Albanais et désireux de créer une « Grande Macédoine ».

Sur le plan extérieur, la nouvelle république voit sa reconnaissance internationale problématique et rencontre de multiples difficultés avec ses voisins. Avec la Serbie tout d’abord, car toute agitation avec les Albanais du Kosovo a des retentissements chez les Albanais de Macédoine. Certains craignent qu’un jour la constitution d’une « grande Albanie » n’amène tous les Albanais à faire sécession pour s’y rallier. Cette perspective n’est lointaine actuellement que parce que l’Albanie est un pays trop pauvre et trop livré à diverses maffias pour être attractif. La Bulgarie de son côté a reconnu l’État de Macédoine, mais pas la nation macédonienne, rappelant à l’occasion que les Slavo-Macédoniens sont des Bulgares parlant un dialecte Bulgare. Du côté de la  Grèce, des protestations virulentes se sont élevées contre l’utilisation du nom de Macédoine par le nouvel État. La Grèce à cette occasion a fait apparaître un nouveau concept dans le langage diplomatique, la notion de marque déposée d’un nom géographique. La réaction très vive des Grecs (entretenue avec complaisance par les partis politiques en mal de démagogie) a paru disproportionnée aux yeux de certains qui voient mal en quoi un pays de plus de 10 millions d’habitants peut se sentir menacé par un peuple 5 fois moins nombreux. Il faut cependant tenir compte de « maladresses » du nouvel état de Macédoine, qui a commencé par adopter comme emblème l’étoile à 16 branches des rois de la  Macédoine antique et par proclamer dans sa constitution qu’elle étendait sa protection à toute la nation macédonienne, y compris hors de ses frontières. Cela ne pouvait manquer de passer pour une revendication territoriale de toute la  Macédoine géographique, impression renforcée par la publication, par les extrémistes slavo-macédoniens, de cartes politiques étendant le territoire jusqu’aux limites de la Thessalie. Derrière la réaction grecque se cache aussi une peur de la remise en cause des frontières de 1913 par les Albanais et les Bulgares, d’un retour de l’influence turque et d’une grande instabilité de la région. A Athènes, on préférerait s’accommoder dans les Balkans de l’existence d’une grande Serbie que de voir se créer une grande Albanie, une grande Bulgarie ou une grande Macédoine…

Les Grecs réagissent vigoureusement par le biais de manifestations de masse, mais aussi par un effort d’explication et de pédagogie : un manuel scolaire spécial est consacré à l’histoire de la Macédoine en 1992, alors que le thème n’occupait qu’une portion congrue dans les ouvrages précédents. Les Grecs ont réussi non sans mal à se faire entendre de la  CEE et de la communauté internationale. La nouvelle république a amendé légèrement sa constitution et été reconnue officiellement sous le nom de FYROM le 8 avril 1993. La normalisation des relations se poursuit avec Athènes.

L’avenir n’est pas sans poser problème : la Croatie par exemple, qui a reconnu l’État sous le nom de Macédoine, va prochainement adhérer à l’Union Européenne. Les USA l’ont reconnue en novembre 2004, pour soutenir le gouvernement en place contre les tentatives des extrémistes contre les Albanais, ce qui a déclenché quelques fureurs du côté d’Athènes.

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Pour conclure

Si quelqu’un doit revendiquer dans son héritage le royaume de Philippe et Alexandre, dans la mesure où cette question a un sens, ce sont les Grecs (sûrement pas les Slaves, arrivés dans la région plus de 1000 ans après) : le territoire d’origine du royaume et ses trois capitales successives (Vergina, Pella, Thessalonique) de même que leur grand sanctuaire (Dion, au pied de l’Olympe) se trouvent en Grèce ; les Macédoniens de l’antiquité n’ont cessé de se tourner vers l’hellénisme, y compris avec des intentions hégémoniques. Ensuite la  Macédoine devient province romaine. Après la partition de l’empire romain, la région connaît de multiples mouvements de populations, avec en particulier l’installation des Slaves. Pendant des siècles, elle n’a pas d’identité particulière, et les Slaves de Macédoine sont rarement distingués des Bulgares. Le nom de Macédoine vient au premier plan des préoccupations internationales en 1878 quand cette région reste rattachée à l’empire ottoman alors que les zones voisines ont acquis leur indépendance. Une conscience nationale des Slavo-Macédoniens se démarquant de la puissance bulgare va émerger progressivement et être renforcée par la création dans la Yougoslavie de 1946 d’une République de Macédoine qui va acquérir son indépendance en 1991. A ce moment est définie une nationalité macédonienne que ne partagent pas tous les habitants de la nouvelle république. Le concept de nation macédonienne est contesté par les Bulgare et le nom de Macédoine par les Grecs.

Le nom de Macédoine a donc recouvert au cours des siècles des réalités, géographiques, administratives, nationales et politiques, différentes. La sensibilité des uns et des autres a varié également en fonction de différents facteurs : les Athéniens de Démosthène rejetaient les Macédoniens hors du monde grec, ceux du XXe siècle au contraire en font une composante essentielle de leur culture. La nation macédonienne a été exploitée par la Yougoslavie pour des raisons de politique intérieure. Le nouvel état issu de l’éclatement de la Yougoslavie cherche à appuyer son identité sur des symboles historiques avec lesquels il n’a qu’un lien artificiel.

Reste un petit état de 2 millions d’habitants, sans débouché sur la mer, menacé d’éclatement à l’intérieur, en butte à l’hostilité de ses voisins, dont la disparition compromettrait la paix dans les Balkans, sorte d’Objet Politique Non Identifié, création hybride résultant des tumultes de l’histoire, et à qui il faudra bien un jour trouver un vrai nom…

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Bibliographie et liens

Sous la direction de R. Ginouvès, La  Macédoine, de Philippe II à la Conquête romaine, éd. Du CNRS, 1993

Sous la direction de P. Charvet et O. Battistini, Alexandre le Grand, Histoire et Dictionnaire, éd. Laffont, 2004

Les ouvrages de Paul Garde, notamment Vie et Mort de la Yougoslavie, éd. Fayard, 2000 (pour la 3e édition), Le Discours balkanique : des Mots et des Hommes, éd. Fayard, 2004

G. Castellan, Un pays inconnu, la  Macédoine, éd. Armeline, 2003. L’auteur, professeur émérite de l’Université Paris III, ancien enseignant de l’INALCO, veut combler un vide et présenter une vue d’ensemble de l’histoire du pays. Son œuvre, effectivement utile, n’échappe aux ambiguïtés (le pays est-il la région ou l’état ?) et reste assez sommaire en ce qui concerne la connaissance du monde grec; l’utilisation du vocabulaire laisse parfois perplexe : p. 19 les Slaves "s’établirent dans tous les Balkans jusqu’à l’Adriatique et le fond du Péloponnèse. Leur poussée fit refluer les populations antérieures sur la côte et dans les îles", tandis que p. 53 la Macédoine de l’Égée "avait commencé à être envahie par des réfugiés grecs venant d’Asie Mineure […]" ; donc des Slaves qui chassent les populations présentes s’établissent dans la région, tandis que des réfugiés grecs sont des envahisseurs

Michel Kazanski, Les Slaves (les Origines, Ier-VIIème siècles ap. JC), éd. Errances, Paris, 1999

G. Prévélakis, Géopolitique de la Grèce, éd Complexe, 2006

C. Angélopoulos, Éclairage sur la (re)naissance de la question macédonienne dans les manuels grecs d’histoire de l’enseignement secondaire, coll Grécité, n°6, Université de Montpellier III

S. Daycard-Heid et S. Mazurelle, "Le masque d'or d'Ohrid", Archéologia, n° 421, avril 2005 : compte-rendu de la découverte, en 2003, à Ohrid, sur le territoire de l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine, d'un masque funéraire et d'autres objets en or datés du Ve siècle av. Cette découverte permet des rapprochements stylistiques avec les tombes macédoniennes du nord de la Grèce, mais l'exploitation des résultats n'est pas, comme le montrent les auteurs de l'article, dépourvue d'intentions politiques.

Les cartes du Monde diplomatique pour l’histoire de la Yougoslavie

Une présentation de la FYROM par l’université de Laval (Canada)

Sur Alexandre le Grand, voir notre page civilisation.

 

© Philalithia

Première mise en ligne : novembre 2004