300, la BD. Pour le film, voir la page cinéma.
Échos de la "Spartomania" moderne
Scénario et dessins : Frank Miller ; couleurs : Lynn Varley, édition originale 1998, 1999 pour la traduction française de Lorraine Darrow, éditions Rackham.
Élevé avec la lecture de Superman et autres super héros de BD, nourri de mangas, Frank Miller fut également durablement marqué dans son enfance par la vision du film Les 300 Spartiates (The 300 Spartans, par Rudolph Maté, 1962). Comment l'esthétique propre à Frank Miller, mêlant références à la statuaire grecque et à la technique des mangas, rend-elle compte d'un épisode historique ?
Notre intention ici n'est pas de reprocher à Frank Miller les libertés qu'il prend avec l'Histoire, un créateur ayant tous les droits, et l'œuvre étant présentée comme "une pure fiction", avec des qualités artistiques certaines ; mais il s'agit de voir comment fonctionne un imaginaire foisonnant par rapport à un matériau donné, ici les Spartiates et la bataille des Thermopyles de 480 av. JC.
Les institutions spartiates : la Sparte antique avait deux rois, contrôlés par des magistrats, les éphores, et un conseil, la gérousie. Surprise, ici, un seul roi, et les éphores sont devenus des prêtres cupides ("débris moisis et pourrissants d'une tradition absurde et stupide") à la solde des Perses, que Léonidas, héros de la raison, rencontre au sommet d'un piton rocheux sur lequel est bâti un temple circulaire (genre tholos de Delphes).
Lycurgue : le législateur légendaire est bien celui à qui les Anciens imputaient les institutions et la gloire de Sparte. Dire qu'il n'a pu défier une tradition stupide, c'est oublier que c'est la figure la plus traditionnelle et la plus conservatrice léguée par l'Antiquité.
L'éducation spartiate : on n'y échappe pas, l'éducation transforme les garçons en Spartiates, plus que des hommes. Léonidas enfant a tué, au cours de son initiation un loup. Il puise dans cet épisode sa force et sa destinée. Toutes les années écoulées depuis ne sont qu'une ligne droite menant au combat contre 'autre bête, la barbarie orientale, aux Thermopyles.
Le look du guerrier spartiate : le Spartiate en ville est vêtu de sandales et d'un manteau agrafé sur l'épaule qui ne cache rien au demeurant de sa nudité. Au combat, il porte en outre un casque, un bouclier, parfois un modeste cache-sexe, et sur de rares vignettes une cuirasse. La tunique ne semble pas exister. La plupart des Spartiates ont les cheveux noirs et une coiffure "en perles" faisant penser aux kouroi de l'époque archaïque. Quant à Léonidas, il a un profil "grec", une barbe soignée, les cheveux courts avec apparemment une tresse en forme de bandeau, bref il ressemble au Poséidon de l'Artémision (avec des traits du visage plus durs).
Carnéia : bel exemple d'une réécriture de l'histoire. Il y avait à Sparte en été une fête importante consacrée à Apollon Carnéios, les Carnéia. C'est d'ailleurs à cause de cette fête que les Spartiates sont arrivés trop tard à la bataille de… Marathon, dix ans auparavant. Dans la BD, les Carnéia (neutre pluriel) sont devenues "la Carnéia" qui paraît être une divinité (à moins qu'il s'agisse d'approximations de la traduction française) rendant des oracles par le biais d'une jeune fille qui prophétise la chute de Sparte (souvenir des oracles défaitistes rendus par la Pythie de Delphes aux Athéniens ?)
Les Perses : ils semblent tous africains, portent des dreadlocks, sont envahis de piercings. Xerxès est chauve, avec un visage couvert d'épingles de nourrice, d'anneaux, etc. et un costume très "gothique". Il se déplace sur un char traîné par des dizaines d'esclaves, aussi discret que celui de Cléopâtre dans le film de Mankiewicz ou dans la parodie qu'en fait Goscinny. Au combat, les Perses portent une sorte de bonnet phrygien qui ressemble beaucoup à un turban arabe (orientalisme moderne ?), ont des chameaux, et utilisent même des éléphants (rencontrés en fait comme bêtes de guerre par les Grecs pour la première fois en Asie lors de la conquête d'Alexandre). Xerxès a lui aussi sa garde personnelle, les "Immortels" (troupes d'élite de l'armée achéménide) qui portent des masques leur donnant un aspect déshumanisé.
Les autres Grecs : les Arcadiens sont des amateurs touchants, face au "professionnalisme" des Spartiates.
Les Athéniens : ce sont les grandes victimes de la BD ! "Amateurs de garçons", "aussi rond et gras qu'un Athénien glouton" dit-on d'un personnage détestable, "dandys à chichis". Certes Miller a l'honnêteté de signaler que ces mauviettes ont été les premiers à refuser de céder aux exigences des Perses et ont gagné leurs batailles (navales), eux.
Le scénario : les 300 sont non pas des envoyés de la cité chargés de garder les Thermopyles, mais la garde personnelle du roi Léonidas, puisque l'oracle a dit qu'il ne fallait pas se battre. Léonidas part donc "se promener" vers le nord sans tenir compte de la loi, et pourtant, il ira à la mort en rappelant qu'un Spartiate ne capitule jamais, car "c'est la loi". Le traitre Éphialtès (historiquement un homme de Trachis espérant une récompense des Perses) est un Spartiate à l'apparence monstrueuse que ses parents ont caché pour qu'il ne soit pas éliminé comme les autres nouveau-nés difformes (vieille coutume spartiate, effectivement). Il se présente à Léonidas pour combattre avec lui mais est rejeté en raison de sa difformité qui l'empêcherait de prendre place dans la phalange, et se fait traitre par dépit. Dans les troupes de Léonidas, il y a un vieux guerrier très doué pour raconter des histoires, et qui est blessé à l'œil. Léonidas le désigne pour quitter le combat et raconter au reste des Grecs la mort héroïque des 300.
Le message : la Grèce est le "seul espoir de raison et de justice au monde", elle incarne la liberté et la raison. Sparte est à la pointe de l'ascension de l'humanité hors de l'âge des ténèbres. Le survivant le dit nettement au moment de la bataille de Platée : "Aujourd'hui nous sauvons le monde de traditions anciennes et stupides". Léonidas, précurseur de Bruce Willis ? La BD fait des guerres médiques une confrontation entre deux systèmes de valeurs, celui de l'asservissement barbare face à la liberté des Grecs (c'est bien sans doute le schéma qu'ont voulu transmettre les Grecs depuis l'Antiquité). A cela s'ajoute une mythologie du héros déconnectée de tout ancrage historique qui mène à certaines tensions : dans cette Grèce libre, seuls les Spartiates sont valorisés, le mythe du surhomme s'accommode mal de la démocratie (bonne pour les Athéniens, c'est dire son peu de valeur), et si les Spartiates sont si extraordinaires et modernistes, on comprend mal pourquoi ils se laissent encore dominer par un ramassis de prêtres corrompus.
Une nouvelle spartomanie : on oublie que le système spartiate est fondé sur l'oppression et l'exploitation des hilotes (totalement absents de l'œuvre), que ce n'est pas vraiment grâce à Sparte que les guerres Médiques ont été gagnées par les Grecs, que le système spartiate n'a jamais su s'adapter et a conduit à une diminution régulière de sa population de précieux guerriers d'élite jusqu'à faire de la cité un propre fantôme d'elle-même. Il reste le culte du guerrier impavide et juste, l'abolition de l'humain devant une loi érigée en valeur mystique, le mythe du héros sauveur du monde. A sa manière, Frank Miller contribue au mirage spartiate qui fascine certains depuis l'Antiquité.
06/12/06-12/05/07 : l'exposition Athènes-Sparte fait un tabac à New York ; en ce qui concerne Sparte, elle met l'accent sur les valeurs proverbiales : austérité, religion, système politique, guerre
Arnold Schwartzenegger, gouverneur de Californie, dans son discours annuel de 2007 : "Nous sommes l'équivalent moderne des anciennes cités d'Athènes et de Sparte. Nous avons les idées d'Athènes et la puissance de Sparte. Nous pouvons conduire la Californie vers l'avenir, mais aussi constituer un exemple pour le reste du monde." Selon le quotidien grec Eleftherotypia qui a fait ce recensement, Schwarzie pourrait avoir été influencé par le rôle d'Héraclès dans lequel il a débuté (Hercules in New York, en 1970)…
Un site spécialement consacré aux 300 de Léonidas : www.300spartanwarriors.com/the300spartans.html
Un site dédié au monde de Sparte : www.spartan-world.de/index.html/
Sparta Journal magazine (publication en ligne s'intéressant à l'histoire grecque ancienne, à Sparte et au Péloponnèse) : www.sparta.markoulakispublications.org.uk/
Toutes les ressources sur Sparte : textes antiques, bibliographie, liens... www.csun.edu/~hcfll004/sparta.html
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