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Théâtre

Théâtre antique, Antiquité au théâtre

Electre de Sophocle, mise en scène de Philippe Calvario

Iphigénie à Aulis/Iphigénie, mise en scène Christian Esnay

Iphigénie, suite et fin, mise en scène Guillaume Delaveau

Electre de Sophocle

Mise en scène de Philippe Calvario, théâtre de Nanterre-Amandiers, 4 janvier-4 février 2007

Les trois grands auteurs tragiques grecs, Eschyle, Sophocle et Euripide ont montré sur scène un des épisodes les plus célèbres de l’histoire des Atrides : le châtiment de Clytemnestre et Égisthe qui ont assassiné le roi Agamemnon à son retour de la guerre de Troie. De longues années après, Oreste, fils d’Agamemnon, revient d’exil, retrouve sa sœur Électre restée au palais, et assassine les meurtriers, donc sa propre mère Clytemnestre. Sophocle est le premier à faire d’Électre le personnage éponyme de la pièce, et a créé à travers elle une admirable figure de femme résistante, fidèle à ses valeurs, qui maintient contre vents et marées l’image du deuil et le souvenir paternel. Incarner ce personnage est un bel enjeu pour une actrice. On se souviendra longtemps de l’interprétation d’Évelyne Istria dans les multiples mises en scène d’Antoine Vitez.

Philippe Calvario a choisi la traduction de Robert Pignarre (Garnier-Flammarion, 1964), avec probablement quelques adaptations si l’on a bien entendu Électre dire « papa » dans sa première évocation d’Agamemnon. Autre changement : les textes des chants du chœur ont disparu du spectacle. On a bien un chœur, mené par Biyouna, qui chante à un moment en arabe, plus quelques vocalises des choreutes, mais on ne saura jamais ce que chantait le chœur de Sophocle. Résultat, une existence au mieux décorative des choreutes, qui parfois ne savent pas où se placer sur scène, quand elles ne parasitent pas l’action par des gestes intempestifs (comme se remettre les cheveux en place). Biyouna apporte une présence intéressante, mais qui n’est pas prolongée par des choix affirmés de mise en scène, ni pour le chœur ni pour l’ensemble du spectacle, par exemple en relisant la pièce à la lumière nord-africaine. Bref, la façon dont le chœur est traité est à l’image de toute la représentation, où l’on n’ose pas aller jusqu’au bout de la grandeur et l’étrangeté de la tragédie grecque, où aucun choix n’est affirmé, où aucune des déclarations d’intention n’est suivie d’effet, où la « bouleversante modernité » dont on veut bien créditer Sophocle n’apparaît pas. Restent un décor encombrant (avec un grand escalier qui sort et rentre, selon les besoins, une façade banale), une pauvre Clytemnestre trop occupée à ne pas marcher sur sa traîne pour jouer efficacement, des poses d’acteurs en vue d’arrêts sur image téléphonés et sans valeur esthétique, un ensemble sans saveur et sans vigueur. Quant à Jane Birkin, elle n’a pas besoin de ce rôle pour lancer sa carrière, et c’est tant mieux pour elle.

Frédéric Andrau, Jane Birkin, Biyouna, Jean-Édouard Bodziak, Florence Giorgetti, Philippe Maymat, Jean-Claude Jay, Sophie Tellier et le chœur Yelena Babec, Marie Coulonjou, Severine Etienne-Maquaire, Anna Mah, Manel Moussaoui, Lucie Riedinger, Anne-Sophie Saint-Hillier

Coproduction : théâtre Nanterre-Amandiers, le Quartz, scène nationale de Brest, théâtre du Gymnase, Marseille, CDDB, théâtre de Lorient, Compagnie les Mots-Dits Philippe Calvario.

Iphigénie à Aulis (Euripide)/Iphigénie (Racine)

Mise en scène de Christian Esnay, Théâtre de Gennevilliers, 4-28 octobre 2006

Peut-on sacrifier ses enfants pour gagner une guerre ?

Christian Esnay, metteur en scène associé au théâtre de Gennevilliers depuis 2003, a choisi de présenter en alternance ou en continuité (le samedi soir) l’œuvre d’Euripide et sa réécriture par Racine. Pour Euripide, il a commandé une nouvelle traduction à Jean Delabroy, avec une grande exigence de respect du texte, qui tente d’en rendre la musicalité tout en servant la clarté de l’interprétation. La confrontation des textes met en évidence la subtilité de la lecture que fait Racine des modèles antiques et sa capacité à les réinterpréter dans les schémas de pensée de son époque et sa société. L’œuvre d’Euripide apparaît dans sa puissance et son étrangeté : le jeu des égoïsmes, la brutalité des motivations et des conflits ressortent nettement, avant un finale patriotique et consensuel ; le sacrifice devient ainsi le fondement de l’histoire d’un peuple et Iphigénie accepte le statut d’héroïne nationale, alors que chez Racine le tragique finit par se concentrer sur le personnage d’Ériphile, la maudite et l’exclue, dont le suicide permet de mettre fin au chaos.

La mise en scène de Christian Esnay, dans la pure tradition brechtienne, a pour objectif, via la confrontation autour du même thème de pièces d’époques différentes, de nous amener à « réfléchir avec le recul suffisant aux questions de notre actualité ». C’est la même troupe qui enchaine les deux pièces, avec des costumes semblables (uniformes militaires) et des échanges dans la distribution (Achille d’Euripide devient Arcas chez Racine). Dans la pièce d’Euripide, deux acteurs (masculins) jouent Clytemnestre, trois actrices se partagent le rôle d’Iphigénie, en écho avec les pratiques du théâtre antique où il n’y aucune femme sur scène, et où trois acteurs assument, grâce à des changements de masques, l’ensemble de la distribution. Chacun des acteurs joue à tour de rôle le  coryphée. Le chœur, formé d’habitants de Gennevilliers, comme dans le théâtre antique, incarne un public heureux d’approcher les « people » du temps.

C’est une initiative heureuse de proposer au public d’aujourd’hui la pièce d’Euripide dans une version accessible qui respecte le texte et conserve le chœur dans son intégralité (espérons que les maladresses des premières prestations de ce dernier se gommeront au fil des représentations). Le choix de répartir certains rôles entre plusieurs comédiens se justifie par la qualité et l’homogénéité de l’interprétation. Les acteurs masculins qui jouent Clytemnestre (Thierry Vu Huu et Jacques Merle, lequel incarnera dans Racine un étonnant Ulysse) sont très justes et jamais ridicules. Pour la pièce de Racine, le départ est moyennement convaincant, mais la représentation prend son essor avec les personnages féminins (coup de chapeau à Nathalie Vidal-Iphigénie et surtout à Catherine Vasseur-Clytemnestre).

On peut voir quelques photos de la mise en scène sur le site 1D-photo.org

Iphigénie, suite et fin

D'après Euripide et Yannis Ritsos, mise en scène de Guillaume Delaveau, création à l'Espace des Arts de Chalon-sur-Saône, 28/02-04/03 2006

La pièce d’Euripide est présentée dans une nouvelle traduction de Malika Bastin-Hammou et Irène Bonnaud : Iphigénie chez les Taures (éd "Les solitaires Intempestifs", 2006)

Mythe et tragédie : la suite

Une des vertus des mythes antiques est leur capacité à accueillir de multiples interprétations et variantes. Les auteurs tragiques vont puiser dans ce répertoire pour les décliner à l’infini. Prenons l’histoire des Atrides, et plus précisément celle du sacrifice d’Iphigénie : chacun sait que la jeune fille fut offerte en victime sur l’autel d’Artémis sur l’ordre de son propre père, Agamemnon, pour obtenir les vents nécessaires au départ de la flotte achéenne pour Troie. C’est ce que met en scène Euripide dans une de ses dernières pièces, Iphigénie à Aulis. Un miracle se produit : au dernier moment, la déesse substitue une biche à la jeune fille, que l’on dit emportée parmi les dieux. Mais Euripide avait déjà donné quelques années auparavant une « suite » à l’histoire, dans Iphigénie en Tauride. Alors que tout le monde croit que la jeune fille a effectivement été sacrifiée, la déesse l’a en réalité enlevée et emportée dans un pays barbare, chez les Tauriens, sur qui règne le cruel roi Thoas. Et voilà Iphigénie prêtresse d’Artémis, souffrant de son exil, et contrainte de pratiquer… des sacrifices humains, une fatalité familiale, décidément. En réalité, Iphigénie est plutôt une "morte-vivante", passée "de l'autre côté de la porte d'ombre" (selon Marie Delcourt). Un jour débarquent deux étrangers qui sont faits prisonniers et promis au sacrifice. Heureusement, Iphigénie découvre à temps que l’un d’eux est son propre frère, Oreste. Là aussi, on voit Euripide écrire une « suite ». On connaît la magistrale trilogie d’Eschyle au cours de laquelle Oreste, meurtrier de sa mère Clytemnestre (parce qu’elle a tué Agamemnon, le père), est poursuivi par les déesses de la vengeance, les cruelles Érinyes, et trouve la paix en étant jugé et acquitté par le tribunal de l’Aréopage à Athènes. Mais Euripide imagine que toutes les Érinyes n’ont pas été apaisées à ce moment-là, et que certaines le poursuivent encore et l’accablent de crises de folie. Pour être définitivement guéri, Oreste doit, selon le dieu Apollon, se rendre en Tauride, toujours accompagné de son ami Pylade, et rapporter en Attique la vieille statue de culte d’Artémis. Ainsi le frère et la sœur se retrouvent, ce qui est l’occasion d’une de ces scènes de reconnaissance dont le public du théâtre antique grec était friand. Après cela, ils réussissent à échapper par la ruse à Thoas, et s’embarquent pour la  Grèce avec la fameuse statue.

La fin

A cette tragédie qui finit bien, le poète grec contemporain Yannis Ritsos imagine une ultime suite. Ritsos (1909-1990) a écrit plusieurs monologues théâtraux dans lesquels s’expriment des personnages issus de la tragédie antique, qu’ils en aient été protagonistes (Philoctète, Ajax…) ou témoins (Ismène, seule survivante des enfants d’Œdipe). Ritsos, en superposant les époques et en faisant des incursions dans la Grèce du XXe siècle, amène ses personnages à une méditation distanciée sur le sens d’une vie et d’une action, la fuite du temps, la vieillesse. Dans Le retour d’Iphigénie (1971-2), il fait parler une Iphigénie revenue depuis peu dans la demeure familiale. La statue de la déesse trône, inutile, sur une chaise. Pylade, le fidèle ami d’Oreste, les a quittés. Les chevaux du père sont décrépits et aveugles. Dans les tiroirs, dans les armoires se retrouvent les reliques du passé : les bijoux de la mère, le masque de carnaval d’Iphigénie enfant, une biche, déjà… Oreste, à qui le monologue semble s’adresser, se tait. L’enthousiasme supposé du retour a laissé la place à une douce mélancolie, une atmosphère de fin définitive. Il n’y a plus d’avenir, on ne peut que ressasser le passé.

Le spectacle

Dans Iphigénie, suite et fin, le propos du metteur en scène, Guillaume Delaveau, était de présenter en diptyque les deux œuvres, qui s’enchaînent effectivement à vingt-quatre siècles d’écart. La première partie nous présente donc Iphigénie chez les Taures. En vue de la seconde partie, le choix est fait logiquement d’une mise en scène intimiste, et anachronique. Ainsi, les chants du chœur apparaissent sous la forme d’une lecture par une comédienne assise à une table visible derrière un rideau transparent, et accompagnée par une pianiste (extraits de Haydn, Beethoven, Xenakis). Les allusions au monde qui sera celui de Ritsos (la Grèce de l’occupation et des dictatures militaires) sont claires : torture des prisonniers, militaires en uniforme ; le roi Thoas apparaît comme un tyran galonné, ridiculisé par son incommensurable bêtise et forme un duo comique avec un improbable evzone.

Dans la seconde partie, la comédienne qui incarnait Iphigénie (Océane Mozas) dit le texte de Ritsos à son frère silencieux et au public dans une espace envahi de vieux meubles où restent présents quelques personnages figés et masqués. Le dispositif scénique change d'une partie à l'autre. Dans la première partie, l'espace scénique est dédoublé, une sorte de boîte, au premier plan, est le lieu de l'action, séparé de l'arrière-plan par un rideau de tulle derrière lequel se manifeste le choeur, visible ou non en fonction de l'éclairage. Dans la seconde partie, la boîte et le tulle disparaissent au profit d'un espace unique.

L’équilibre entre la mise en valeur du texte de Ritsos, beau dans sa nudité, et l’environnement scénique (des déplacements de personnages et de meubles ponctuent le monologue) reste peut-être à affiner, mais la démarche de Guillaume Delaveau ouvre une voie de recherche et de réflexion sur la tragédie antique et le monde contemporain qui mérite d’être explorée.